Deux mille tonnes par an. Ça, c’était à la belle époque, quand l’industrie du tabac servait de poumon économique à toute la région de Bouillon. Aujourd’hui, une poignée d’artisans perpétuent la tradition pour une production d’à peine deux tonnes de « Nicotiana tabacum ». Mais pourquoi s’obstiner, alors que la société bannit de plus en plus le tabac ? Balade le long de la Semois, depuis le hameau perché de Corbion jusqu’à la frontière française, où apparaissent les premières pousses de la saison sur le sol d’une zone désœuvrée.

Auteur : Emilien Hofman

Photographe : Johanna De Tessières

Rubrique : D’ici

Retrouvez Cet Article dans le numéro 7

Making Of

En voyage depuis quelques mois à l’autre bout du monde, c’est une amie des études qui m’a parlé pour la première fois du tabac de la Semois, sa région natale. Au départ, j’avais retenu que c’était George Clooney qui s’achetait des cigares à Corbion (Bouillon), avant d’apprendre que c’est finalement une autre star américaine qui est concernée. C’est le contraste entre la popularité du tabac de la Semois et la déchéance qu’il vit depuis de nombreuses années qui a été l’élément déclencheur de l’article. Et des contrastes, il y en a des tonnes sur le sujet. Rencontré chez lui alors que sa femme s’en allait faire des courses, Yvon Barbazon, ingénieur industriel de formation et historien amateur, les a listés au nombre de trois. « Le gouvernement a longtemps donné des subsides aux producteurs… tout en les taxant généreusement de l’autre côté ; quand certains fabricants arrêtaient… d’autres s’enrichissaient ; la contrebande a été sévèrement poursuivie… mais elle permettait alors d’entretenir une douane qui faisait vivre l’économie. »

Au gré des différentes rencontres faites sur place (Vincent le fabricant, André et François les planteurs, etc.), j’ai rencontré des gens absolument passionnés par leur art mais pas inconscients des dangers du tabac pour autant. « C’est surtout le côté patrimonial que l’on veut mettre en évidence, lance le planteur André Robinet. Si on n’avait pas eu le tabac, notre région – fort reculée – n’aurait jamais connu de développement économique. » Le Tabac de la Semois ne pèse pas du tout au niveau mondial, son activité économique est assez anecdotique, comme le prouve cette comparaison du fabricant Vincent Manil : « Mon empaqueteuse produit 250-300 paquets par heure… En usine, c’est par minute. » Les contacts ont toujours été faciles à nouer : tout le monde veut parler du tabac de la Semois… même si ça peut se retourner contre la région. « Moins il y a de planteurs, plus il y a de journalistes, constate Christian Pineux, qui a collaboré à l’amélioration des conditions de travail des planteurs de tabac. Or, si les touristes lisent plein d’articles mais qu’ils ne trouvent rien en débarquant ici, on va perdre toute notre crédibilité. »

Pour le moment, la popularité du Semois ne semble pas fléchir, ce qui rappelle aux anciens que leur plante a déjà été fumée par Rimbaud et Verlaine lors d’un voyage vers Charleroi, mais également par le général Charles De Gaulle, dont le chauffeur serait déjà venu récupérer un paquet de deux kilos sur place. Outre l’espoir que certains jeunes poursuivent la tradition, la principale crainte des locaux est de voir l’Etat venir complètement à bout de la production locale avec ses différentes normes et taxes. « Pourtant, si on considère que c’est vraiment mauvais, pourquoi on ne l’interdit pas complètement, se demande André Robinet. On est entre deux eaux parce qu’il n’y aura pas d’équilibre budgétaire si l’Etat interdit la vente de tabac dont elle ramasse pas mal d’argent. » Encore un paradoxe…

Emilien Hofman

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