2017 Septembre 28

Fine lame au sein du groupe de hip-hop Starflam et en solo, Akro est aujourd’hui à la tête de Tarmac, l’application mobile de la RTBF – une première – consacrée aux musiques urbaines. Un joli pari pour un homme qui n’a jamais eu peur de mettre les mains dans le cambouis.

 

Texte : Philippe Manche
Illustrateur : François Vacarisas
Retrouvez Cet Article dans le numéro 9

Alors que notre rendez-vous est prévu à 10h, un texto arrive deux minutes plus tard sur notre smartphone. « Appelle-moi quand tu es dans le bloc, merci », le tout accompagné d’un smiley. C’est du Akro tout craché tant ce mari et père de deux enfants est ponctuel, courtois et avenant. Quelques secondes plus tard, Thomas Duprel, pour l’état civil, déboule dans le couloir du troisième étage de la RTBF et nous ouvre la porte du studio 3J20, celui de Tarmac. Akro nous invite François Vacarisas et votre serviteur à s’asseoir dans cet espace de 350 m² conçu par John Turner, le meilleur ami du frangin du boss de Tarmac. Le temps de saluer ses collaborateurs, Akro dépose son portable qui crépitera à intervalle régulier pendant les quarante minutes d’entretien dont voici les principaux extraits.

Qu’est-ce qui flanque le plus la trouille : assurer la première partie de Snoop Dog à Forest-National devant 8.000 personnes ou diriger une équipe d’une dizaine de personnes au sein de Tarmac ?

Diriger Tarmac. Le live, tu t’y prépares, tu répètes, c’est cadré même si tu peux toujours avoir un trou ou un blanc. L’énergie que tu reçois du public te transcendes. Tarmac, c’est une énergie au jour le jour. Je suis sollicité en permanence, j’ai une responsabilité, je ne compte pas mes heures, à l’image de mon équipe. Qui est très jeune et diversifiée. Nous sommes treize au total.

C’est probablement une première dans l’histoire de cette grande maison qu’est la RTBF d’avoir une équipe aussi métissée…

Je n’ai pas forcé le trait en mode Benetton mais je trouve que lorsque tu prends le métro à Bruxelles, ou même dans les bus de la TEC, tu vois une multiculturalité. C’est plus flagrant à Bruxelles qu’ailleurs. Évidemment, le recrutement ne s’est pas fait sur base de la couleur de peau mais sur les compétences. Dans beaucoup de boîtes, et la RTBF en fait partie, il y a encore un grand manque de diversité. Dans les administrations, par exemple, ou dans le secteur bancaire, il n’y a pas beaucoup de mélange. C’est un peu les blancs au bureau tandis que les gens plus colorés, on va dire, sont plus présents dans les entreprises de sécurité et la restauration. C’est sans doute plus nuancé, mais c’est un peu ça quand même. J’insiste aussi sur le fait que la disparité homme/femme est équilibrée. La plus jeune a 19 ans et le plus âgé a 45 ans. J’en ai 41.

Est-ce Tarmac a une vocation sociale ou sociétale ?

Au sein de la RTBF, je ne vois pas cela comme une mission. Ceci dit, si on peut ouvrir les portes en termes de représentativité de société, sans en faire une mission humanitaire, ce serait pas mal. Susciter l’ouverture. Montrer que venir de tel quartier ou avoir un parcours atypique n’empêche pas de briller, d’être créatif, crédible et être à l’heure en réunion.

Le hip-hop, comme la musique électronique d’ailleurs, est l’un des mouvements musicaux les plus importants de ces trente dernières années. Qu’est-ce qui fait qu’il a fallu attendre aussi longtemps, en Communauté française, pour avoir un média qui lui est consacré ?  

Il a fallu attendre que ce mouvement soit incontournable. Pendant des années, il a dérangé avec tous ces clichés comme la violence, la misogynie, etc. Ce mouvement ne voulait pas être récupéré. Certains artistes comme Stromae ont fait office de déclencheur il y a quatre ou cinq ans et aujourd’hui, on a une fierté belge qui rayonne. La nouvelle scène hip hop est crédible, s’exporte et devient incontournable.

C’est sûr qu’on aurait voulu cet outil qu’est Tarmac il y a vingt ans. Mais je ne suis pas le type qui voit le verre à moitié vide. Je le préfère à moitié plein. Je vois un vrai budget, on engage des gens compétents, amoureux de cette culture, on a des possibilités énormes. Tout est possible. C’est comme si on partait de zéro. On est dans le digital sans les barrières et les contraintes du format radio plus figé.

Tarmac ne pouvait pas être plus moderne et en phase avec le monde d’aujourd’hui qu’il ne l’est. Il n’est peut-être pas inutile de rappeler que Tarmac est une application numérique…

Tarmac, c’est une appli. C’est le premier média native de la RTBF. Les gens doivent le savoir. Les jeunes ont de la place sur leurs téléphones pour télécharger l’application Tarmac. Et c’est gratuit !

L’une des grandes problématiques de la presse papier est sa difficulté à monétiser son site Internet à l’image des abonnements numériques encore trop peu nombreux. Comment Tarmac va-t-il réussir à se monétiser ?

Nous sommes en pleine réflexion sur ce point. Tarmac fait plus de vue sur les réseaux sociaux que sur notre propre application. On doit la monétiser et je me demande si on ne va pas se retrouver dans un projet de monétisation qui va intégrer les vidéos et les contenus aussi sur les réseaux sociaux.

Le gros enjeu de Tarmac, c’est sa présence sur les réseaux sociaux ?

Évidemment. On doit chercher et trouver notre public sur les réseaux sociaux et l’amener vers notre application.

On est d’accord pour dire qu’aujourd’hui, ça se passe sur YouTube. Quelle est la stratégie pour avoir cette visibilité indispensable ?

Ce serait comme la BBC qui, au lieu de prendre YouTube comme ennemi, l’a pris comme une force. Ils ont investi beaucoup d’argent dans des campagnes YouTube ce qui fait que leurs reportages maisons se retrouvent sur YouTube. De toute façon, le public est déjà sur YouTube. Nous sommes déjà sur YouTube, toutes nos vidéos sont sur YouTube. Pour notre public, on est plus dans les segmentations de petites vidéos type Instagram que dans des vidéos de douze minutes.  

Tarmac est un jeune bébé. Qui ne marche pas encore et n’a que quelques mois, mais on a déjà envie d’avoir les chiffres de fréquentation. Quels sont-ils ? Entre 5.000 et 10.000 clicks par jour ?

Je n’ai pas envie de le dire…

C’est une consigne ?

Pas du tout. Je n’ai pas envie de le dire parce que c’est stratégique et comme tu le dis, on est encore un bébé. On a deux mois. Laisse-le marcher, laisse-le grandir avant qu’il ne montre son zizi.

Tant qu’à parler chiffres, quel est le budget de Tarmac ?

Le budget, je peux pas et je ne veux pas. Ce n’est pas opportun d’en parler parce qu’on pourrait faire mal à des partenaires. Tout ce que je peux dire, c’est qu’on nous a respecté.

Ce qui est rassurant, en tout cas de l’extérieur, c’est que la RTBF a une vision à long terme de Tarmac…

Ce n’est pas un projet pilote qui va être abandonné dans quelques mois, c’est clair. Nous sommes partis sur six ans, c’est une belle aventure.

Tu as donc un contrat sur six ans ?

On m’a proposé six ans. Il y a une vraie volonté d’inscrire Tarmac comme le nouveau média de la RTBF. Ce n’est pas simplement un projet. Nous sommes affichés comme n’importe quelle autre chaîne. On voulait profiter de l’été comme d’une période de rodage. Tester les animateurs, le contenu, réaliser des interviews en festival… Une grosse campagne de promotion va démarrer et si on fait cette campagne, c’est parce que nous avons un produit de qualité.

La RTBF, c’est le service public. En tant que citoyen, quelle est ta définition du service public ?

C’est très simple, c’est dans le titre. Ça doit rendre service au public.

Ça passe par l’éducation ? La transmission ?

La première chose, c’est que ça doit représenter le public tel qu’il est. Tarmac est une offre pour les adolescents et les jeunes adultes. C’est une offre établie à la base par Pure FM qui a pris un peu d’âge au fil des années. Le service public, bien sûr, a une vocation d’éducation, de transmettre des valeurs et des messages de tolérance, de respect, de mixité sociale et d’ouverture. Mon but, c’est que la créativité rayonne en tirant les jeunes vers le haut. Que tu sois au fin fond de la Belgique ou dans un quartier huppé de Bruxelles, tu peux nous envoyer ta vidéo ou ta mixtape. On reçoit d’ailleurs des centaines de vidéos et on met à l’honneur des gens qui prennent peut-être le micro pour la première fois. C’est ça la vraie vocation du service public.

Concrètement ?

Avec « Je vous salue ma rue », on va bouger dans les quartiers et dénicher les talents. Faire une nouvelle cartographie avec des nouveaux visages.

La cible de Tarmac, c’est les 15-25 ans. Ça veut dire qu’il faut passer régulièrement Booba, Damso ou PNL ?

On est obligé d’être en phase avec ce que les jeunes écoutent. On les sonde dans tout le pays. Si trois jeunes sur quatre nous disent aimer Jul, je mets de côté mon égo d’artiste. Il ne faut pas être élitiste. Ce serait une erreur. Je dois réussir le pari de passer du Jul mais aussi Oxmo Puccino, Niska, Coely et l’Or du Commun.

Au sein de Starflam, tu as fait office de pionnier et plus de vingt ans plus tard, te voici de nouveau dans la peau d’un pionnier. C’est la même excitation avec un regard plus adulte et plus posé ?

C’est le deuxième gros coup de kick dans ma vie professionnelle. Le premier est venu avec Starflam sans le vouloir parce que j’avais fait mes études et le groupe a démarré du jour au lendemain tant et si bien qu’on est devenu professionnel. Il a fallu bosser avec quelque chose qui roulait.

Quand j’ai vu l’offre d’emploi pour Tarmac, je me suis dit que ça pouvait être un bon challenge. J’avais déjà supervisé des projets artistiques dans ma vie et je me suis dit que j’allais proposer un dossier. De fil en aiguille, ça s’est fait. Pouvoir être initiateur d’un studio pareil qui me rappelle les années 1990 et l’émission rap de MTV, offrir neuf axes de captation dans un studio, c’est un super bonheur.

Ta carrière musicale est-elle en stand-by pour autant ?

Avec Starflam, on a fait beaucoup de concerts cet été. Là, je suis en train d’écrire, je ne sais pas trop pourquoi mais j’écris. Sans deadline. Ça viendra quand ça viendra. Bien sûr que je continue, mais je ne me vois pas sortir un album en 2017 et l’accompagner par de la promo et des concerts. C’est impossible. Tous les jours, je baigne dans une marmite de gens qui me donnent plein d’idées et j’aimerais travailler avec eux aussi.

Propos recueillis par Philippe Manche

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