Cinéma : La Belle et la meute

2017 NOVEMBRE 27

À l’heure de la libération de la parole des femmes, victimes de viol ou de harcèlement sexuel, au travers du fameux #balancetonporc, l’arrivée d’un film comme La Belle et la meute tombe à pic. Ce dernier retrace la descente aux enfers de Mariam, la belle du long-métrage librement inspiré du livre “Coupable d’avoir été violée” de la Tunisienne Meriem Ben Mohamed, agressée sexuellement par des policiers en 2012. Un fait divers qui avait alors secoué le pays. La Belle et la meute fera l’ouverture du Festival Cinéma Méditerranéen ce vendredi au Botanique.

Par Estelle Vandeweeghe

Mariam est belle et ronde. Elle se prépare à faire le mur pour une soirée de rêve dans un bel hôtel de Tunis avec ses amies. L’une d’entre elles lui prête une robe et Mariam plaisante : « Ce n’est pas une robe ça, c’est une nuisette !».

Un petit selfie entre copines, et la soirée commence.  « Pas sur Facebook, lance Mariam, laisse-moi apprécier ce moment ».
Elle croise alors le regard d’un jeune homme, flirte de loin avec lui, dansant sur la musique traditionnelle revisitée par le DJ de la soirée. S’ensuivent des chuchotements indicibles entre les deux jeunes gens, une drague timide. On n’entend rien de ce qui se dit, mais on prend déjà conscience du talent de la réalisatrice Kaouther Ben Hania, qui capte la sensibilité de ses personnages sans passer par le langage. Mariam s’éclipse avec le jeune homme.

Ellipse.

Neuf chapitres d’une descente aux enfers

Cris sourds. On retrouve une Mariam déboussolée, hagarde, courant dans la rue en larmes, débraillée, suivie de près par Youssef, le jeune homme de l’hôtel. Le garçon semble tout aussi perdu qu’elle, mais restera à ses côtés, pendant ce qui deviendra une longue nuit de combat pour faire valoir les droits de la jeune femme qui vient d’être violée par des policiers.

N’en déplaise aux amateurs de scènes de viol à la Irréversible, dont la scène de plus de 10 min restera à jamais gravée dans nos mémoires traumatisées, la réalisatrice fait le choix de ne pas montrer. Kaouther Ben Hania révèle une toute autre violence, celle de l’humiliation et de l’intimidation jusqu’au-boutiste.
En neuf chapitres, construits en plans-séquences, elle retrace le calvaire de Mariam, qui fait face à l’absurdité de la bureaucratie de la Tunisie. De la clinique où l’agente d’accueil refuse de la recevoir sans carte d’identité (restée dans la voiture des violeurs), utilisant la loi comme justificatif, à l’hôpital où la gynécologue l’envoie chez le médecin légiste, en passant par le bureau de police glauque où les agents feignent la rédaction d’un procès verbal avant de les envoyer… au commissariat du lieu de viol, celui-même où Mariam se retrouvera nez-à-nez avec ses violeurs.

Le viol ne sera donc pas montré, à l’exception d’un plan, étrangement beau, dans lequel Mariam s’évanouit après s’être battu pour récupérer le téléphone de ses bourreaux, qui avaient filmé la scène de la honte. Elle se retrouve ainsi gisant sur le sol, le visage presque apaisé à côté du téléphone mettant à nu sa figure tordue de douleur. Comme si cette chute lui permettait un temps d’échapper de cet enfer sans fin.

Bande-annonce LA BELLE ET LA MEUTE de Kaouther Ben Hania from jour2fete on Vimeo.

Thriller politique

Comment obtenir justice quand celle-ci se trouve du côté des bourreaux ? C’est la question soulevée par ce film au réalisme frappant.

Projeté dans la catégorie Un certain regard au dernier Festival de Cannes, La Belle et la meute avait alors été nommé à plusieurs récompenses, mais était reparti bredouille. Nul doute que si l’affaire Weinstein avait été révélée au moment du festival, un prix lui aurait été accordé, le jury affectionnant visiblement la remise de prix aux films en lien avec l’actualité.

Formée notamment à La Fémis (École nationale supérieure des métiers de l’image et du son) et venue du documentaire, Kaouther Ben Hania signe un film politique et sociétal, mais aussi un véritable thriller haletant. Dans les couloirs lugubres du commissariat, Youssef dira ainsi à Mariam  « Ma vie est comme un film de zombies. Je suis poursuivi par des morts-vivants ». Une phrase qui résume parfaitement le comportement de ces bourreaux, assoiffés de violence, dévorant les femmes jusque dans leur dignité.

La force du film réside dans le fait que ce terrible fait divers, qui a lieu ici à Tunis, pourrait très bien se dérouler chez nous. Dans une société où le politiquement correct prévaut, l’intimidation par le corps de police est en effet monnaie courante. Le policier qui humiliera Mariam jusqu’à feindre d’appeler le père de la jeune femme résume ainsi « une histoire comme la tienne peut mettre le pays en péril ».

En outre, La Belle et la meute évite le piège de la diabolisation de l’homme en montrant autant des hommes que des femmes manipulateurs, intimidants voire même insultants, quand les soutiens, si rares soient-ils, proviennent également des deux côtés. Ainsi, même l’infirmière de l’hôpital paraît suspicieuse, débarbouillant Mariam sur le chemin du légiste : par pitié ? Ou pour effacer les traces de la honte ?
La réalisatrice clôt son film sur une image tout aussi politique que son sujet : le voile de Mariam se fait cape, pour une super héroïne à la tête haute et froide, qui « arrache ses droits à pleines mains », pour reprendre les termes de Youssef.

Histoires de femmes

La Belle et la meute ouvrira la 17e édition du Festival Cinéma Méditerranéen de Bruxelles (CinemaMed). Une édition qui fait la part belle aux femmes avec un jury exclusivement féminin et une sélection de films mettant à l’honneur les femmes d’aujourd’hui, femmes plurielles tantôt fragiles, tantôt décidées à en découdre. Un choix nécessaire dans le climat actuel.

Le film Je danserai si je veux, découvert en début d’année lors de la programmation Heure d’Hiver du Cinéma Galeries consacrée à Tel-Aviv, fait également partie de cette programmation. Dans celui-ci, s’il est également question de viol, il est surtout question de la recherche de liberté de trois jeunes femmes palestiniennes en apparence profondément différentes, et de la place que celles-ci essaient de prendre dans la ville très inégalitaire de Tel-Aviv. Un must-see.

 

Le Festival Cinéma Méditerranéen de Bruxelles aura lieu du 1er au 8 décembre au Botanique, au Cinéma Aventure, et au BOZAR.

 

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