Elles ont décidé de désobéir à cette société où les hommes imposent le modèle de la femme svelte.

Puisque le monde n’est pas tendre avec elles, les femmes grosses lui rendront l’impolitesse. Ballotées entre une grossophobie qui n’a pas de genre et des questions somme toute féministes, les militantes de l’activisme gros agissent cha­cune à leur taille, avec un objectif commun : déplacer la norme qui voudrait que la minceur demeure l’Eldorado – inaccessible – de tout une vie de femme.

Auteur : Élisabeth Debourse
Photographies : Dyod
Dossier : Obésité
Retrouvez Cet Article dans le numéro 9

Making Of

Galerie Braccio Nuovo, musées du Vatican. À l’abri du soleil et de sa chaleur toute automnale, mais puissante, une armée de statues simulent un garde à vous lascif. C’est un « week-end à Rome », comme le chantait Daho – que je n’ai jamais pu supporter, dans la voiture familiale. Les trois jours de Barolo italien assorti aux assiettes de cacio e pepe tombent juste après que 24h01 m’ait contacté pour travailler ensemble sur le sujet de la grossophobie. Comme j’aime que les choses aillent par deux, j’ai voulu lui donner le contexte du féminisme, de la lutte.

Les répliques d’originaux grecs garnissent ce long couloir aux plafonds hauts. J’ai toujours aimé ces statues froides, lisses et douces, aux yeux impénétrables et aux mains toujours gracieuses. Quand il ne leur manque pas un nez ou une partie du buste, tombés sous le poids des années, elles simulent la perfection : dieu(x), que c’est beau. Mais en glissant lentement le long de l’allée, pour la première fois, je me surprends à chercher ces femmes « voluptueuses », ces ventres ronds et ces bras mous, ces corps de Marilyn romaines qu’on m’a vendus pendant des années comme l’alternative antique aux déesses de notre époque.

« La beauté était différente, alors ». Sauf que sous mes yeux, à défaut de mes doigts interdits, je ne trouve aucun pli pour corroborer la thèse : aucun capiton, aucune surcharge adipeuse, aucun visage joufflu. Aucune statue grosse, en somme. M’aurait-on menti ? La beauté aurait-elle toujours été bien proportionnée, jalousement gardée par les nymphes jusqu’à la taille 42 ? Recroquevillées en des poses surréalistes qui miment la grâce, elles pèsent moins que ce large Jupiter qui en impose, qui prend sa place. Et quand elles partent à la guerre, elles sont sèches et souples à la fois, comme l’arc et la corde tendue contre leur corps. Minces comme des Diane, c’est là seulement qu’elles incarnent le pouvoir, le contrôle sur les Hommes.

Alors j’ai cherché les Némésis, les Médusa, les Gaïa de Belgique et de notre temps, pour savoir ce que leur corps bien vivant avait à dire des galeries de femmes minces, mais surtout des regards des visiteurs qui se posent sur elles. Comment les esprits étriqués corsetaient leur stature, comment les mots « grosse » et « obèse » ricochaient sur elles, et comment elles faisaient la guerre, sans arc ni flèche, mais avec leur « gras politique ».

J’ai rencontré Gloria, Astride et Catherine, toutes volontaires ou consentantes : il n’y a pas que leurs cent et des kilos qui avaient quelque chose à dire. Se débattant des stéréotypes qui collent comme de la vase, elles ont pris le temps de m’expliquer la norme, la médecine, les mauvais conseils qui s’appliquent à elles. La fierté et la révolte joyeuse ou nerveuse qu’elles ont faites leur, aussi.

Pendant ce temps-là, je marche sur des œufs, durablement allergiques aux tambouilles de clichés que je vois désormais partout. Je joue à la Minerve aussi, entourée des écrits de celles qui savent. Une pile de livres, de longs entretiens et 20 000 signes plus tard, je réalise qu’un musée n’est rien sans un bon catalogue – comme celui d’Ariane et de sa librairie Tulitu -, des guides qui vous font faire la visite à l’envers – à l’image des groupes féministes en ligne, pédagogiques ou non, qui sont une source de savoirs mise sous silencie par les médias – et des conservatrices drôlement progressistes.

Élisabeth Debourse

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