Inventeurs prodiges ou scientifiques complètement cramés : depuis toujours, des professeurs Tournesol en chair et en os hantent les laboratoires. Mais faut-il vraiment naître un peu toqué pour s’élever en génie ? Enquête sur les cerveaux bariolés de ces savants fous qui rêvent de villes flottantes, de colonies sur Mars ou de « rayons de la mort ».

Auteur : Chloé Glad

Photographe : DYOD

Rubrique : Dossier

Retrouvez Cet Article dans le numéro 7

Making Of

Vous voyez, ces conversations où tout roule, où les mots glissent, où les blagues volent et les clins d’œil fusent, ces échanges où cet inconnu est si complice que vous pensez déjà à votre reconversion en coach de vie ou homme politique ? Avec Jay Silver, ce n’était pas ça du tout.

Déjà, il m’avait oubliée. « J’ai tellement de trucs sur le feu… », s’est excusé le Floridien. Je veux bien le croire : en une heure, son iPhone a beuglé une vingtaine de fois et une ribambelle de copains (avec leurs mômes et les camions de pompier qui font « pouet pouet ») a investi le labo. Second élément : nos conversations, qui, bien que délicieuses, viraient irrémédiablement à l’absurde. Extrait :

– (Jay Silver termine de m’expliquer ses études) Et donc voilà.

– Et donc, vous vous définissez plutôt comme ingénieur ? Inventeur ? (La question de départ)

– Oh je suis désolé ! Oh… Alors… Hum… (10 secondes s’écoulent)

– On peut y revenir plus tard si vous voulez

– Non, non, ce n’est pas dur… Ce n’est pas dur… (Il fixe le plafond). Ça doit avoir l’air dur, vu de l’extérieur, mais ça ne l’est pas… Je savoure… (Il fixe le parquet) Ok… J’ai un peu du mal à me définir mais je peux le faire et c’est important… J’ai juste vraiment envie de dire un mot que je ne retrouve pas… Pourtant, je l’utilise tout le temps…

Tilt, « Je suis un phénoménologue », vous connaissez la suite.

Plus tard, dans notre discussion, les mots manqueront à nouveau. De mon côté, cette fois. Soufflés par sa candeur, inénarrable. Du genre qui vous cloue le cœur sur place, tellement rafraichissante qu’on en frissonne. « Phénoménologue », ce n’est pas une lubie d’Américain baigné dans la culture tech et le gang très select du MIT (Un nid à génies, de réputation, ce qui l’agace un peu). Jay Silver croit et prêche les vertus de la créativité, de l’imagination et du jeu, « si faciles à oublier en tant qu’adulte ». Et je dois avouer que moi aussi.

Bousculer son esprit, le faire virevolter, rebondir contre ses barrières, escalader un tas de trucs ignorés. Pourquoi est-ce toujours si salissant ? Pourquoi beaucoup n’y arrivent pas, plus ? Pourquoi passe-t-on pour un savant fou à chaque grand ou petit écart du chemin bien tracé de l’habituel, du prépotent, et, soyons justes, de l’emmerdant ?

Comme Damien Petre, lancez un projet que vous seul comprenez. Comme Vincent Callebaut, dessinez des tours volantes le soir, après le boulot, et comme Thomas Hertog, ne rougissez pas de philosopher sur les sciences dures. Il est temps de retrouver ce courage. « Il n’y a jamais eu autant de possibilités d’être créatif qu’aujourd’hui », s’enthousiasmait Jay Silver à la fin de l’interview. « Il y a tellement de mélanges de cultures, et puis tous les facteurs technologiques multiplicateurs… » En même temps, il y a ces freins, ces « signes terribles de notre époque », regrette-t-il, les paumes levées vers le ciel. Un exemple ? Les « cales-tables de Walmart » ou… les hachoirs à ail. Il sourit : « Vraiment, tout ce dont tu as besoin, c’est d’un couteau. »

Chloé Glad

Commentaires

commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.