Le 26 août 2014, 24 corps sans vie sont amenés en Sicile, sur le même bateau que les survivants. Ce sont des migrants, essentiellement Syriens, dont l’embarcation a fait naufrage deux jours plus tôt. On confie à l’inspecteur de police Angelo Milazzo la lourde tâche de les identifier. Une mission d’habitude quasi impossible : sur les 30 000 migrants morts ces quinze dernières années en tentant de traverser la Méditerranée, plus de 60 % n’ont jamais été identifiés. Trois ans plus tard, Milazzo, lui, a réussi l’exercice pour 21 des 24 victimes, en partie grâce à Facebook. Du jamais vu. Rencontre dans le petit bureau du brigadier de Syracuse.

Texte CÉCILE DEBARGE (Collectif 2026)
Illustrations SOPHIE THELEN

 

 

 

 

« Ce qui me bottait quand j’étais jeune, c’était l’informatique. J’ai obtenu mon premier brevet en 1980. À l’époque, les disques durs étaient tellement gros qu’on ne pouvait même pas les entourer avec ses deux bras ! Aujourd’hui, ça me sert beaucoup dans mon travail d’inspecteur. C’est impressionnant, le nombre d’infos qu’on peut retrouver en ligne, sur Internet ou sur les réseaux sociaux. Surtout dès qu’on connaît un peu le fonctionnement d’un ordinateur.

J’ai vraiment commencé à enquêter quand je travaillais sur les constructions illégales. Les gens qui construisent sans permis ou sur des terrains protégés, c’est une plaie en Sicile. Ensuite, on m’a proposé de rejoindre une unité un peu spéciale qui était en train de se monter. Il s’agissait du « groupe d’investigation contre la pédopornographie en ligne ». Dès qu’on voyait des téléchargements sur des serveurs d’images pédopornographiques, on remontait toutes les données de connexion pour retrouver celui qui, derrière son ordinateur, avait cliqué sur le lien. J’ai vu des images terribles. Comme j’ai moi-même un enfant, par déformation professionnelle, j’ai préféré contrôler ce que mon fils faisait sur Internet. C’est un peu à cause de ça d’ailleurs que j’ai ouvert mon compte Facebook. À l’époque, mon fils avait 16 ans. Il suffisait d’un clic au mauvais endroit pour retrouver son ordinateur en train de télécharger des centaines de fichiers douteux et se retrouver avec des factures de plusieurs milliers d’euros. Donc quand il s’est créé son compte Facebook, j’ai fait pareil et je l’ai ajouté comme ami.

 

La famille, c’est sacré. Je tiens ça de ma mère, Maria. Elle est catholique, très croyante. Comme moi. A la maison, on était cinq enfants. On venait d’un milieu assez pauvre et ça oblige à être dégourdi, à faire toutes sortes de petits boulots. Il n’y a pas de sot métier, au contraire, ça vous forge. Dès que j’ai eu 5 ou 6 ans, j’ai commencé à travailler. D’abord en aidant mon père à faire son potager sur le petit bout de terrain qu’il avait et puis, plus tard, en étant vendeur à la sauvette. La police, je l’ai intégrée en 1994 en commençant à la circulation. Beaucoup sont partis de Sicile pour trouver du travail ailleurs. Moi je suis né à Syracuse il y a 57 ans et c’est ici que j’ai passé la plupart de ma vie. »

« Le travail avec les migrants m’a été confié un peu par hasard. Une nouvelle loi venait de passer qui menaçait la survie de mon unité de police. Alors, quand on m’a parlé de la création d’une brigade de lutte contre l’immigration clandestine, j’ai dit oui. C’était en 2007. On était censés être douze, finalement j’étais seul aux côtés de mon collègue Carlo Parini. Le phénomène n’était pas nouveau : l’Italie a toujours été le passage obligé pour poursuivre vers le nord de l’Europe. Le seul moment où il y a eu une baisse drastique des arrivées, c’est à partir de 2008, lorsque l’ancien président du conseil Silvio Berlusconi a passé un accord avec Muhammar Khadafi pour empêcher les départs des côtes libyennes. Mais ça a repris de plus belle avec les printemps arabes, les départs de Tunisie en 2010-2011 et avec, dès l’année suivante, les Syriens qui fuyaient la guerre.

Quand j’ai commencé, les départs se faisaient souvent d’Égypte ou de Tunisie et les bateaux arrivaient seuls sur les côtes italiennes. On allait au port, on tentait d’identifier les passagers et surtout les passeurs. Et puis un jour, la mer nous a amenés non pas un bateau mais seize corps, éparpillés entre les rochers qui mangent la côte. À Syracuse, on n’avait jamais vu ça. D’habitude, c’était un mort ou deux et leurs corps arrivaient au milieu des survivants qui nous donnaient assez d’informations pour les identifier. Cette fois, ils étaient presque tous Égyptiens, arrivés à bord d’un bateau pneumatique qui s’était probablement dégonflé et n’avait laissé derrière lui que des cadavres. Nous étions en octobre 2007. Grâce à ce qu’ils avaient sur eux, on a retrouvé assez facilement leurs familles. En une dizaine de jours, on les avait tous identifiés. Leurs proches sont venus de Milan, de Turin et de Rome pour les reconnaître.

 

Angelo Milazzo

Des histoires comme ça, on en entend partout en Sicile. L’une de celles qui nous a tous marqués remonte à 2009. Un bateau pneumatique a dérivé pendant plusieurs jours au large de la Méditerranée. À bord, sans pouvoir ni boire ni manger, certains passagers ont commencé à avoir des hallucinations. Ça a semé la panique. Ce sont des situations de confinement extrêmes qui amènent à des comportements extrêmes. En voyant leurs compagnons de route délirer, les autres passagers ont conclu que c’étaient des sorciers. Et ils les ont jetés à l’eau, en pleine mer. Combien étaient-ils exactement ? Impossible à dire. Pas de corps, pas d’effets personnels retrouvés, rien d’autre que quelques surnoms qu’ils avaient entendus en échangeant deux mots sur le bateau. Au moins treize personnes ont fini comme ça, balancées par-dessus bord. Des Nigérians et des Ghanéens. L’un d’eux se faisait appeler « Big », en référence à son embonpoint. Le reste, personne ne le saura jamais. On a passé des semaines à essayer de reconstituer ce qui avait pu se passer à bord du bateau, on a mis plusieurs téléphones de passagers sur écoute mais au final, on ne connaît qu’une petite partie de la vérité. Cinq migrants ont été interpellés, ils sont encore en prison aujourd’hui.

Ce travail, on le fait en pensant aux proches. Tant qu’ils n’ont pas un corps à pleurer, ils gardent les espoirs les plus fous. On reçoit souvent des demandes d’infos de parents qui pensent reconnaître leurs enfants sur des photos qui en réalité n’ont rien à voir. Et on parle de disparitions qui remontent à des années. Comme cette photo d’un bateau censé être arrivé récemment sur les côtes siciliennes. J’étais étonné parce que tous ces bateaux, c’est nous qui les contrôlions à l’arrivée au port. En décortiquant la photo et notamment les écritures sur les flancs des bateaux de la Marine militaire, j’ai continué les recherches sur Internet, croisé des articles de presse. C’était la photo d’un bateau de migrants kurdes arrivés en 2007… Les familles s’accrochent à n’importe quel début d’espoir. C’est pour ça qu’une fois qu’on a identifié un corps, on demande le certificat de mort aux autorités. C’est bien plus qu’un bout de papier. Avoir un certificat de mort pour le proche d’un disparu, c’est recommencer à vivre. Oui, c’est dur. Mais après les pleurs, le cœur se tranquillise tout doucement. D’un point de vue administratif, ça leur permet aussi de résoudre les questions d’héritage, de faire reconnaître la mort du conjoint ou de l’enfant, bref de reprendre leur vie. Au milieu de ces drames, j’ai senti assez vite que je devenais un point de repère pour tous ces gens qui attendaient des réponses, qui voulaient comprendre. Et là, au-delà de votre travail, c’est votre humanité qui prend le dessus. Vous ne pouvez plus retourner en arrière. »

Dans la deuxième moitié de cet entretien, Angelo Milazzo raconte comment il est parvenu à identifier 21 des 24 victimes repêchées après un naufrage particulièrement tragique au large des côtés siciliennes. Jusqu’au bout de la nuit, il sondait Facebook dans tous ses recoins, exploitait le moindre porte-clés ou le moindre téléphone comme un vrai trésor. «J’ai identifié le corps d’un garçon de 16 ans. Pour me remercier, son grand frère m’envoie depuis plus d’un an des photos de bouquets de fleurs sur Whatsapp. J’ai même dû vider plusieurs fois ma messagerie parce que j’en recevais trop.» Il raconte aussi l’histoire de ce garçon et de son grand frère.

 

Auteur : Cécile Debarge
Illustrateur : Sophie Thelen
Rubrique : d’ailleurs
Retrouvez Cet Article dans le numéro 8

 

 

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