Depuis le passage de l’ouragan Katrina sur La Nouvelle-Orléans en 2005, plus rien n’est pareil. Les pauvres ont déserté la ville, les quartiers ont changé de couleur, même les notes des musiciens sonnent autrement. Les touristes, eux, continuent d’affluer par milliers sur les bords du Mississippi pour écouter les jazzmen de légende et les artistes de rue qui n’ont pas encore plié bagage. Cent ans tout juste après l’enregistrement, dans la plus grande ville de Louisiane, du premier album de jazz de l’histoire, c’est tout un monde qui est en train de basculer.

 

Auteur : Valentin Dauchot
Illustrateur : Robin Tedesco
Rubrique : d’ailleurs
Retrouvez Cet Article dans le numéro 8

Making Of

Ce reportage à La Nouvelle-Orléans est le résultat d’un an de travail. Pour concrétiser notre objectif, sécuriser notre accès aux jazzmen et convaincre le Fonds pour le journalisme de nous octroyer une bourse, nous avons contacté Ellis Marsalis au printemps 2016. Robin, notre illustrateur connaissait la famille Marsalis « via via » et nous a permis d’entamer une (très) longue correspondance digitale avec le petit-fils d’Ellis, Simeon qui nous a introduit auprès du légendaire pianiste. Pour convaincre d’autres musiciens de nous parler, nous avons ensuite systématiquement mentionné l’interview programmée avec les Marsalis dans les quelques 200 mails envoyés avant et pendant notre séjour sur place.

Une fois en ville, nous avons dû composer avec deux traits de caractère « locaux » : l’extraordinaire sens de l’accueil des habitants de La Nouvelle-Orléans qui se sont montrés extrêmement réactifs et généreux, et le tout aussi extraordinaire manque d’organisation des musiciens. Concrètement : impossible d’avoir un rendez-vous précis avec la plupart des jazzmen. Ellis par exemple, a reporté notre entretien à cinq reprises, avant de nous demander de passer « un autre jour ». Ce qui ne l’a pas empêché par la suite de nous accueillir chez lui et de nous consacrer une demi-journée.

Mieux valait donc prévoir du temps. Nous avons passé plus de trois semaines dans la ville, à arpenter les différents quartiers, écumer les clubs, organiser des rencontres, et partir aussi loin que possible des quartiers touristiques. Pour les mélomanes un peu niais que nous étions, Robin et moi, découvrir Bourbon Street, ses ploucs ivres morts et sa musique tout droit sortie du « Carré » de Willebroek (le club préféré des joueurs de foots du sporting d’Anderlecht, situé en périphérie bruxelloise), la confrontation avec la réalité fût un peu frustrante. A première vue, la vie musicale locale est très éloignée de l’idée fantasmée que l’on peut s’en faire. Mais en creusant, en prenant le temps, en s’aventurant dans d’autres quartiers, on découvre une vie musicale extraordinaire et une population aussi attachante que meurtrie par l’évolution de la ville depuis Katrina et sa perte d’identité.

Petit détail insignifiant a priori : la très néfaste location d’un AirBNB. Cernée de toutes parts par l’océan, le Mississippi, et le Bayou, La Nouvelle-Orléans offre une surface habitable limitée. L’offre hôtelière y est pauvre. La possibilité de louer une maison locale est donc extrêmement tentante, car on peut se loger dans un superbe quartier pour un coût limité. Mais le succès des AirBNB est tel, aujourd’hui, que cela détruit les quartiers. Alléchés par l’argent facile que AirBNB peut générer, les habitants des quartiers à la mode partent vivre en dehors du centre, louent leurs maisons traditionnelles toute l’année, et tuent totalement la vie locale dans plusieurs grandes zones du centre-ville. Vous voilà informés.

Je ne voudrais pas clôturer ce « making of » sans adresser remerciement symbolique et public à Marguerite Ostreicher. Lors d’un reportage, il y a des rencontres qui vous font considérablement avancer. Contactée par mail, Marguerite nous a introduit auprès de son organisation « Habitat for Humanity », nous a personnellement fait visiter le quartier dévasté du Lower Ninth Ward, et nous a introduit auprès de cinq ou six contacts très difficiles à joindre sans que nous lui demandions quoique ce soit. Elle incarne à merveille la générosité des habitants de La Nouvelle-Orléans.

Valentin Dauchot

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