Les cimetières wallons sont saturés. Xavier Deflorenne, le boss du patrimoine funéraire, n’a d’autre choix que d’apprendre aux fossoyeurs à déterrer de vieux cadavres pour faire de la place aux récents défunts Problème : des corps enterrés quarante ou cinquante ans plus tôt apparaissent quasi intacts. La pollution qui en découle plonge les fossoyeurs dans des conditions de travail véritablement infernales. Désormais, ils exercent un métier à risques.

Auteur : Isabelle Masson-Loodts (Collectif Huma)
Photographe : Frédéric Pauwels (Collectif Huma)
Dossier : Ces cadavres qui nous poursuivent
Retrouvez Cet Article dans le numéro 9

Making Of

Quand la rédaction de Médor m’a demandé, début 2016, d’enquêter sur le phénomène des cimetières pollués par des cadavres devenus trop résistants, j’ai d’abord pensé qu’il s’agissait d’une sorte de légende urbaine. En débutant mes recherches sur Internet, je constatais que la plupart des récits, publiés régulièrement depuis plus de dix ans, étaient des copiés-collés à peine réarrangés, illustrant le tabou qui entoure la mort. J’ai retrouvé leur source d’origine : ce phénomène étonnant, qui a fait l’objet de tant de reprises sensationnelles dans la presse et sur Internet, était en fait relaté pour la première fois en 2003 dans un article de l’hebdomadaire allemand Die Zeit. Il relatait un colloque qui avait réuni des entrepreneurs de pompes funèbres, administrateurs de cimetières et scientifiques allemands à Hambourg pour essayer de comprendre pourquoi un tiers des sépultures contenaient des corps qui, enterrés depuis trente ou quarante ans, ne s’étaient toujours pas décomposés, alors que le processus de décomposition ne prenait autrefois de huit à dix ans.

J’ai naturellement voulu savoir si ce phénomène était aussi connu en Belgique. Je me suis adressée pour cela à Xavier Deflorenne, le « monsieur cimetières » de la Région wallonne. Dès la première rencontre, j’ai été surprise de constater qu’en face de moi, je n’avais pas un fonctionnaire gratte-papier mais un homme engagé et passionné… Il m’a confirmé que nos cadavres étaient devenus trop résistants, et s’est montré surpris et heureux que quelqu’un se penche enfin sur ce sujet difficile. C’est comme cela qu’il m’a proposé d’emblée d’assister à des exhumations.

Avec mon collaborateur du Collectif Huma, le photographe Frédéric Pauwels, nous avons donc pu passer derrière ces bâches noires que l’on pose parfois à l’entrée des cimetières, ces rideaux de plastique qui cachent pudiquement des choses difficiles à montrer… Au retour de nos premières incursions entre les rives du Styx, nous étions sous le choc. Il y avait d’abord le parfum révulsant de la mort, qui s’incruste jusque dans les poils du nez, et dont il faut plusieurs heures, et plusieurs douches, pour se sentir enfin débarrassé… Mais il y avait aussi les images de ces corps intacts, encore habillés de leurs vêtements préférés, parfois accompagnés d’objets personnels. Devait-on les montrer ? Les besoins de reconnaissance du métier de fossoyeur, et ceux de pouvoir briser le tabou qui entoure la mort pour refaire de nos cimetières des lieux de vie, nous ont convaincus. Nous en avons longuement discuté, et avons choisi de dévoiler les images qui, par leur étrange beauté, nous permettraient d’aborder pudiquement, mais sans tabou, ce sujet qui nous semble important.

La poursuite de ce travail, à la recherche des pratiques funéraires alternatives existantes ou en projet, nous a permis de dépasser notre propre choc émotionnel. En continuant à publier ce travail documentaire, soutenu par le Fonds pour le Journalisme, nous voulons mettre en lumière les questions passionnantes auxquelles les citoyens ne sont en général confrontés que lors de la Toussaint ou de funérailles de proches. Dans ces moments sensibles, l’émotion ne permet pas facilement une réflexion sereine. Les photos et les témoignages recueillis ne visent pas à créer la polémique, mais à libérer la parole.

Isabelle Masson-Loodts

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