Comment faire payer pour une exposition rikiki (sans trop se fatiguer)

2017 DECEMBRE 04

À partir de l’exposition « Oceania : voyages dans l’immensité », présentée au Cinquantenaire à Bruxelles, on vous livre un petit conte, hélas plus amer que doux, sur les déboires d’un musée belge prestigieux.

Par Niek Verheyen et Emilie Garcia Guillen

Légende photo : Figurine d’homme-lézard | moai tangata moko Bois (Sophora toromiro) Île de Pâques | Rapa Nui, Chili XVe-XVIIIe siècles.

Il était une fois, dans un charmant royaume, un beau et grand musée, riche de collections venues de partout dans le monde. On pouvait y voir des mosaïques de la Rome antique, des coiffes amérindiennes, de l’orfèvrerie maya et inca, mais aussi des objets du quotidien, pierres sculptées ou tissus colorés, ramenés directement d’îles perdues dans le grand océan qui sépare l’Amérique latine de l’Asie.

La famille qui devait entretenir le musée était minée par des querelles intestines. Petit à petit, plus personne ne s’en est occupé. Bientôt, il pleuvait dans les salles, des morceaux du plafond tombaient, des ailes entières devaient être fermées, dont celle où prenaient jadis place les objets des îles les plus lointaines. Le beau et grand musée se trouvait mal en point.

Pas grave, pensait le père de famille, faisons d’une pierre deux coups : exposons dans une autre salle ce qui est maintenant entreposé dans les caves, comme ça, les gens penseront qu’on montre d’autres objets. En plus, étant donné que c’est exceptionnel de les mettre ailleurs, on va faire payer l’entrée 15 euros.

C’est ainsi que les Musées Royaux d’Art et Histoire proposent au parc du Cinquantenaire de Bruxelles une exposition sur l’Océanie, conçue principalement à partir de ses propres collections. Une exposition en réalité grande comme une partie d’une salle. En effet, la première partie consiste en une (très longue) introduction sur le peuplement des îles et leur découverte par les Européens. La deuxième porte sur un artiste contemporain dont le nom n’est même pas mentionné et qui dispose d’une aile entière consacrée à son art de soigner les pierres. Ça laisse donc une seule salle pour exposer des objets océaniens. Pas tout à fait une salle entière d’ailleurs, car l’atelier créatif pour les enfants en occupe une partie. De réduction en réduction, il reste donc une vitrine par île ou archipel, dénuée d’explications précises permettant de comprendre l’usage et le sens des objets. Imaginez une exposition d’une salle qui affirmerait : « Voici l’Europe, de l’Antiquité jusqu’à aujourd’hui ». Il y aurait de quoi s’interroger sur l’ambition du maître de maison.

La frustration ressentie face à cette exposition au sujet prometteur ne semble pas embarrasser le père de famille chargé du grand musée. La preuve : les Musées Royaux d’Art et d’Histoire proposent dès à présent une nouvelle exposition au Cinquantenaire sur une autre partie de la collection permanente. Cette fois, ce sont les vitrines faites par Horta pour les magasins du bijoutier Wolfers, autrefois montrées dans la collection permanente, qui seront déplacées avec les bijoux Art Nouveau de la collection et des prêts de longue durée de la Fondation Roi Baudouin, dans une nouvelle salle.

L’accès à cette salle vous coûte, à nouveau, 15 euros. Bientôt, il vous faudra donc débourser 50 euros si vous souhaitez découvrir les différentes parties des collections permanentes des Musées Royaux d’Art et d’Histoire, désormais disséminées dans ces expositions express lucratives et dont le rapport « temps de travail et efforts de créativité / rentabilité » est excellent. Le père de famille du grand et beau musée bien mal en point se réjouira de ce tour de passe-passe, si les visiteurs lui accordent encore un peu de crédit.

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