La génération Z a le dernier mot chez Calcagno

2017 OCTOBRE 31

En septembre, on vous tirait le portrait du jeune metteur en scène Belgo-sicilien Salvatore Calcagno, rencontré cet été à Bruxelles. Cette fois, c’est à Avignon, haut lieu de théâtre à l’échelle européenne et mondiale, que nous l’avons retrouvé entouré de ses acolytes Antoine Neufmars et Emilie Flamant pour une résidence au Théâtre des Doms. L’occasion d’une immersion dans le processus de création du projet GEN Z, searching for beauty, véritable recherche documentaire sur la jeunesse née après 1995.

Par Estelle Vandeweeghe

Une élève du Conservatoire d’Avignon observe les portraits photographiques d’Antoine Neufmars

Avignon, le vendredi 20 octobre 2017.

Lorsqu’on pénètre dans la cour intérieure du Théâtre des Doms, au cœur de la ville, Salvatore Calcagno et Antoine Neufmars s’affairent à fixer au mur des portraits photo pendant qu’Emilie Flamant profite de l’été indien, entourée de jeunes filles et garçons, attablés dans une ambiance détendue.

Calcagno profite de ce moment de répit pour nous expliquer l’avancement du projet GEN Z, searching for beauty et le but de cette résidence dans la cité des Papes, berceau du Festival d’Avignon, une des manifestations de théâtre les plus importantes au monde.

À chaque lieu sa réalité sociale

Le projet émerge en 2016, pendant les représentations du Garçon de la piscine, pièce pour laquelle Calcagno et sa bande étaient partis à la rencontre des jeunes de La Louvière, dans leurs lieux de « traine ». Pour GEN Z, si la Belgique reste un territoire de recherche (ils travaillent ainsi à Bruxelles en continu, et sont passés par La Louvière et Mons), Calcagno, Neufmars et Flamant repoussent plus loin les frontières en se déplaçant jusqu’en Serbie, Estonie, France, et prochainement en Espagne. Il s’agit donc d’un projet à l’échelle européenne, l’identité européenne intéressant particulièrement Calcagno, metteur en scène aux origines plurielles, belge et sicilienne.

Le but de ce travail de terrain et « d’immersion réelle », comme le souligne Calcagno, est de portraitiser la génération Z. Un portrait subjectif, qui évoluera au fil des rencontres.

C’est Antoine Neufmars, qui co-dirige la compagnie garçongarçon avec Calcagno, qui débute ce travail de terrain en août 2016 à Belgrade (Serbie). Sous forme de micro-trottoir, Neufmars photographie et questionne les jeunes Serbes sur leur vision de la vie, leur rapport à la politique, aux médias, au travail, à l’amour. Cette première étape de travail se clôt sur une exposition dans une galerie d’art de Belgrade, avec une sélection de portraits de la jeunesse serbe.

Les méthodes de recherche utilisées par les trois jeunes artistes diffèrent selon le lieu. En juillet 2017 à La Louvière, ils interviennent ainsi directement dans une école : « C’était lors d’un cours de religion. Il était écrit au tableau “à quelle société pensez-vous pour l’avenir ?”. C’était le bordel dans la classe, la prof ne savait pas comment gérer ses élèves, on est arrivé comme une bénédiction ». L’équipe propose aux élèves de 5ème humanité de travailler sur un projet nommé “Dear future me”, une grande tendance de vidéos Youtube dans lesquelles les adolescents s’adressent à eux-mêmes dans 30 ans. A l’image de nos journaux intimes où l’on glissait une lettre destinée à notre moi futur. Dans un premier temps, l’équipe organise des interviews groupées pendant lesquelles elle questionne ces jeunes sur divers sujets, parfois très simples : « Qui est content de rentrer en cours après les vacances de Carnaval ? », donnant lieu à des réponses « très belles, intimes, spontanées, critiquant le système scolaire » explique Calcagno. Tout ceci dans le but de susciter le débat, essayer de comprendre ce qui les anime, leur façon de développer des arguments, leur vision. La recherche se termine sur la réalisation de vidéos individuelles qui ont ensuite permis l’élaboration de ces “Dear future me” (voir la vidéo de Kévin dans notre article précédent).

Après une nouvelle résidence à Tallinn (Estonie) en août dernier, Calcagno et ses acolytes se retrouvent fin octobre à Avignon au Théâtre des Doms, lieu de promotion et de diffusion de la création d’artistes de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Le Théâtre met alors en relation l’équipe avec des élèves du Conservatoire d’Avignon : une première pour Salvatore, Antoine et Emilie, qui allaient jusqu’ici principalement à la rencontre de jeunes dans leurs lieux de vie. Cette résidence sera donc axée sur l’écriture, en confrontant les différentes réalités des jeunes : de la rue au Conservatoire.

Sortie de résidence au Théâtre des Doms

Car c’est là tout le but de cette recherche, quasi journalistique et sociologique : aller à la rencontre de tout type de jeunes pour confronter les points de vues, les réalités sociales, qui diffèrent d’un pays à l’autre, mais aussi d’un groupe de jeunes à un autre, dans un même pays.

Prochaine étape, l’Espagne, dans un contexte politique et identitaire plus que tendu.

Problématiques générationnelles et transgénérationnelles

De ces différentes rencontres, spontanées ou organisées, Calcagno et ses compagnons ont analysé « des grandes thématiques », des sujets qui reviennent chaque fois et que le metteur en scène nous liste méticuleusement.

Il y a d’abord le rapport au corps : une pression du corps parfait, qui se ressent particulièrement chez les garçons. « Il suffit de voir toutes les salles de sport qui ouvrent » poursuit Calcagno, avant d’ajouter « Les filles, elles, ne veulent pas transformer leur corps, mais elles ont une exigence assez élevée vis-à-vis de celui des garçons ».

Damiano, 17 ans, Mons

« L’entraînement de break m’apporte la confiance en moi, c’est beaucoup plus que du sport (…). Je sais que ça représente beaucoup pour mon corps mais je ne sens pas la douleur, j’aime bien apprendre aux autres ce que je sais faire. Quand tu expliques à quelqu’un, tu l’apprends à toi-même aussi, c’est ça le sens de la vie. Bruce Lee cherchait le sens de la vie, et moi aussi. »

Deux autres sujets reviennent très souvent, lesquels sont qualifiés par Calcagno et sa troupe de « transgénérationnels ». Il s’agit d’une part de l’école, en écho au fonctionnement de la société, au rapport au pouvoir ; d’autre part, de l’amour et la sexualité. Avec les spécificités liées à la génération, comme le langage, qui a évolué. Ils parlent ainsi de« friend zone » lorsqu’il ne s’agit que d’une relation amicale, ou disent « j’le gère, j’la gère », quand une relation amoureuse est en train de se créer. Calcagno résume en souriant : « Lui il est en friend zone, mais lui j’le gère ».

Si certains sujets sont transgénérationnels, d’autres sont propres à cette génération qui vit parfois à mille lieues de la réalité de ses aînés, à l’image de ces jeunes de Tallinn, dont les parents vivent avec l’héritage de l’URSS et ne conçoivent pas que leurs enfants puissent s’habiller « vintage ». Un véritable fossé générationnel qui touche aussi et plus sérieusement au rapport à la sécurité (ces jeunes ont grandi avec les attentats), aux nouvelles identités sexuelles, au rapport à la politique, avec une nouvelle génération qui nourrit beaucoup de méfiance et de désillusion.

Luigi, 16 ans, La Louvière

« Je veux intégrer les unités spéciales de la défense de police. La criminalité du quotidien diminue, mais un autre type de criminalité se met en place, notamment le radicalisme sur lequel j’aimerais travailler. Les attentats m’ont bouleversé : c’était un choc. Mais je ne comprends pas pourquoi les gens disaient qu’ils ne voulaient plus faire de gosses après les attentats. On ne va pas s’arrêter de vivre juste pour ça. »

En parallèle à ces problématiques, les réseaux sociaux sont bien évidemment au cœur des thématiques abordées lors des différentes rencontres de la compagnie à travers l’Europe. Le rapport de cette génération à l’image, l’utilisation que ces jeunes font de ces réseaux diffèrent grandement selon les personnalités, mais aussi selon les pays.

Philip, 17 ans, Tallinn

« On est très conscient de l’impact des réseaux sociaux, de ce que l’on dit et de ce que l’on poste. On a des cours à l’école pour nous aider à savoir comment se comporter sur les réseaux sociaux. Des intervenants viennent pendant l’année et nous éduquent sur les dangers des réseaux sociaux, ce qui développe notre lucidité. Il n’y a tellement rien à se mettre sous la dent ici que l’on construit une histoire sur n’importe quoi. Je plains les politiciens qui doivent faire attention à ce qu’ils disent. Maintenant ils utilisent Facebook pour parler directement avec leurs électeurs, c’est une façon de contrôler ce que les médias disent d’eux et de maintenir les votes »

Pour Calcagno, leur utilisation des réseaux sociaux est « extrêmement consciente, avec un regard qui n’est pas innocent face à la caméra, la photo. Il y a une grande distance de leur part vis-à-vis des réseaux sociaux. Les gens de notre génération voient les réseaux sociaux comme un outil informatif alors que la génération Z les voient plus comme un outil pour s’exprimer, ils critiquent le système mis en place, un système qui ne leur convient pas du tout, avec de vrais arguments ».

Paroles de jeunes

En parcourant les différents portraits et extraits d’interviews accrochés au mur du Théâtre, on est en effet impressionné par la grande lucidité de ces (très) jeunes gens, qui ont pour la plupart entre 16 et 22 ans. À la question Comment tu décrirais ta génération ?, Diana, 14 ans, rencontrée à Tallinn, répond ainsi : « Je trouve qu’elle est très paresseuse et de fait, moi aussi. Il faut se ressaisir. »

Nina, Belgrade, Août 2016 (c) Antoine Neufmars

Que ce soit à Belgrade, Tallinn, La Louvière ou Mons, les jeunes interviewés interpellent par leur grande sagacité et leur désillusion. Et c’est là qu’intervient Calcagno : « En tant que metteur en scène, je suis là pour élever leur parole, la sublimer, comme les portraits (d’Antoine Neufmars ndlr) où ils sont maîtres, où il y a une puissance dans leur regard ».

Calcagno pense GEN Z comme un projet en réponse au pessimisme ambiant, pour sortir de que les médias donnent à cette génération, une image de jeunes narcissiques et consuméristes. «Mon souhait est de les laisser s’exprimer librement, dans leur langage propre, et de la retranscrire de manière documentaire, sincère et brute».

La création GEN Z, searching for beauty sera à voir au Théâtre des Tanneurs du 20 au 24 février 2018, et du 27 février au 3 mars 2018.

En parallèle de ces représentations aura lieu au Cinéma Galeries une exposition autour des recherches photographiques, interviews et autre documentations sur le projet. Dates à confirmer.

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