Le numéro 09 de 24h01

Numéro 9

DE BATTRE MON COEUR A CONTINUÉ

Un cadavre, ça palpite. Surtout au XXIe siècle. Dans son épisode « Bientôt de retour » sorti en 2013, la série Black Mirror met en scène une femme, Martha, qui perd Ash, son mari, dans un accident de voiture. Le lendemain des funérailles, elle se met à dialoguer avec lui. Comment ? En utilisant un logiciel qui simule des conversations entre morts et vivants à partir de l’historique internet des défunts. Martha pousse la perversité jusqu’à se procurer un Ash synthétique pour renforcer l’illusion que le regretté vit toujours. L’air de rien, son cyborg de mari n’est pas loin de braver la finitude de l’homme.

Plus forts que les scénaristes de Black Mirror, les habitants de l’île de Sulawesi, en Indonésie, conversent avec les morts in real life. Même pas besoin d’ordi : chaque année, le temps d’une journée, ils sortent les cadavres du tombeau familial pour les pouponner et leur rapporter les dernières nouvelles du pays dans de grands élans de joie. Le long des rizières des Torajas, la dépouille d’un proche n’est pas considérée comme celle d’un mort mais d’un malade. Façon, sans doute, de juguler notre angoisse existentielle.

La mort est une perspective obscure dont l’homme est incapable de percer le mystère. Il a capté la mécanique des planètes, la formation de la vie, les lois les plus abstraites de la physique quantique, mais il ignore encore où l’emportera la Faucheuse. Certains esprits sophistiqués sont donc en train d’élaborer une ruse pour contourner l’insoluble énigme : supprimer la mort. Imaginons qu’ils y parviennent. Les religions auront l’air con, elles qui s’échinent depuis la nuit des temps à nous promettre un au-delà cosy. Bouddhistes et hindouistes devront abandonner leur idée sympathique de réincarnation. Fidèles lecteurs de la Bible seront en difficulté devant les passages consacrés au Jugement dernier et à la résurrection. Nos croyances ancestrales se fracasseront pour de bon, poussées dans le dos par l’intelligence artificielle.

 

Il faudra se raccrocher à d’autres dieux. Elon Musk, par exemple. Prévoyant et attentionné, le gourou de Tesla et SpaceX anticipe à notre place ce qui nous attend dans un monde débarrassé de la mort. Comme nous serons vite plusieurs dizaines de milliards, il faudra investir la planète Mars pour dépeupler la Terre, déménagement que l’ingénieur américain est occupé à organiser. Certes, nous aurons mis à genoux notre ennemi ultime, à savoir notre fin. Nous resterons pourtant sur un immense échec : notre incapacité à cohabiter pacifiquement et équitablement, noircissant les journaux de nos propres errements en laissant le citoyen impuissant, sinon cynique. Enfants cruels aux prises avec un jeu vidéo que nous aurions fini par hacker pour supprimer l’option game over. Nous fuirons une planète en bordel. Souillée, déréglée. Nous serons lâches mais éternels.

Annuler la mort de 24h01, c’est ce que vous avez permis, chers lecteurs, grâce à un sauvetage prodigieux survenu en dix jours à peine (lequel est à revivre en page 137). Ce numéro, lui aussi, aurait pu ressembler à un cadavre. À du papier réduit en cendres. Mais c’est un papyrus palpitant que vous tenez en main, un volume non pas édité par un androïde sur base du langage utilisé dans nos précédents numéros, mais par trente contributeurs en chair, préoccupés par ce qui tourne mal, émerveillés par ce qui naît ou ressuscite.

Quentin Jardon
et toute l’équipe de « 24h01 »

Couverture : Célia Callois Benoist

Laurenzo et les pommiers du Hénâ
La société Engie veut racheter sa maison menacée par un chantier, il refuse. Et explique pourquoi

Le monologe d’Akro
Le fondateur du groupe Starflam raconte l’aventure du nouveau média Tarmac. Au départ d’une seule question.

« Cette photo, c’est la cour des miracles »
Un photographe sort de son tiroir une photo jamais publiée. Ce trimestre : Joël Robine.

La Belgique bleu jade
Et si la grogne du mouvement flamand en 1932 avait fini autrement ?

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Dossier debout les morts : Ces cadavres qui nous poursuivent 

Se savoir vivant
Une préface d’Éric-Emmanuel Schmitt

Mort à la mort !
Grâce aux transhumanistes, nous serons bientôt éternels.

Enfer et pollution
Dans les cimetières wallons, les corps ne se décomposent plus. Toxiques, ils mettent en péril la santé des fossoyeurs.

« J’aime être présent lorsque les masques tombent »
Rencontre avec le croque-mort de la haute aristocratie belge.

Écolo mais pas trop
Fini les enterrements, on transforme les corps en humus ou en eau. Ou bien on les embaume pour les garder intacts.

Bonjour, cher ancêtre
En Indonésie, chaque année, on déterre les morts pour leur faire la fête.

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Loups, y es-tu ?
Le plus grand prédateur de l’homme est aux portes de la Wallonie. Comment négocier avec lui ?

 Les vacances de la colère
La région marocaine du Rif s’embrase depuis un an. Des familles belges ont profité de l’été pour participer à la « manifestation du million ».

Le paradis muet
Épique, dangereuse et incomprise, l’apnée en profondeur est en train de conquérir une nouvelle génération avide de méditation.

J’ai vu ici plus de démence qu’ailleurs
À la frontière entre le Liban et Israël, une psychiatre soigne les âmes écorchées d’un petit village. Là où la démence reste un tabou.

De boue et de sueur
Ils aiment pédaler dans les champs aux heures les plus froides de l’hiver. En Flandre, le cyclo-cross est roi.

Retour à Charleroi
Melanie De Biasio, star du jazz, vient de racheter le consulat d’Italie de sa ville natale. S’y mélangent parfums d’expresso et mélodies d’une cité en mutation.

Susa, la vallée qui résiste
Près de la frontière française, des Italiens bloquent le chantier du TGV Lyon-Turin. Depuis vingt-cinq ans.

Montagnes russes à Genval
Mi-juillet, la revue « 24h01 » était en difficulté financière. Nos lecteurs l’ont sauvée en dix jours. Récit d’un incroyable sauvetage.

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