Numéro 10

LA TENTATION DU PASSÉ

Le grand cinéaste belge Bouli Lanners exprime, dans ces pages, la profonde nostalgie qui l’habite. Il dit ça devant les images du grand photographe belge Tim Dirven, lequel opine pensivement. Deux maîtres du plat pays, donc, éplorés par le temps qui passe, émus devant la photo d’un fermier et son cheval en pleine campagne roumaine. « En cinquante ans, la société de consommation nous a poussés au bord du précipice », constate, mélancolique, le réalisateur des Géants. « Nous avons tout perdu : le rapport à la nature, le rythme des saisons… Et en même temps, nous sommes devenus dépendants de tout. »

Autre forme de regret, celle ressentie par un contrôleur de train néerlandais. Il la formule, brute, sans filtre, longuement, au jeune et brillant sociologue Koen Damhuis, témoignage repris et scénarisé par le dessinateur Aart Taminiau. Ça donne une courte BD, un uppercut iconographique à lire en fin de magazine. Colère, rancœur, aversion envers les élites et les étrangers, voilà ce que le contrôleur déverse entre deux wagons pour faire comprendre, in fine, que c’était mieux avant.

C’était mieux avant : voici le titre du dernier ouvrage du philosophe Michel Serres, 87 ans, bourrade taquine aux « grands papa ronchons », comme il surnomme ses contemporains persuadés que l’herbe du passé était plus verte que celle qui pousse à présent. Le Gascon proclame, au contraire, que c’est mieux « qu’avant ». À tante Gisèle qui regrette l’époque du vivre ensemble, alors qu’aujourd’hui on s’isole l’échine courbée 24/7 sur nos écrans, il prodiguait un bref cours d’histoire sur les ondes de La Première en novembre dernier : « Dans l’Antiquité, l’individu n’existait pas d’un point de vue philosophique. On a dû l’inventer, ça a pris 2 000 ans. Il vient seulement d’arriver. Et avec lui, l’autonomie, donc la liberté. La fraternité tenait à des appartenances dont il faut se rappeler le coût : je pense aux conflits armés pour des territoires ou des religions. » On assiste en ce moment, poursuit le sage, à un mouvement de pendule : globalisation – localisation. À l’image de l’argent, entre bitcoins et monnaies locales. « On crée de nouvelles appartenances pour un rééquilibrage. La Catalogne en est une. »

Les Catalans, eux aussi, entretiennent un souvenir. Qui sait que, dans leur mémoire collective, celui du 11 septembre 1714 – jour de résistance héroïque des Barcelonais face aux troupes des Bourbons – décuple leur détermination à en finir avec le grand frère espagnol ? C’est un rapprochement que formule l’écrivain belge Grégoire Polet dans ce dixième 24h01. Mais qu’on ne prenne pas les Catalans pour des passéistes, au contraire : cette lutte, écrit l’auteur de Barcelona !, « c’est l’expression du conflit entre l’ancien monde politique et la nouvelle mentalité démocratique ». L’être humain ne sera-t-il jamais spontanément enclin à l’entre-deux ?

Post-scriptum. Là où nous, éditeurs, sommes séduits par le lointain passé, c’est pour féminiser la langue. Avant que les grammairiens – tous des hommes, vous pensez bien – décident, dès le XVIIIe siècle, de donner au masculin la primauté systématique sur le féminin, il existait autrefois une règle linguistique appelée « règle de proximité » issue du latin et du grec ancien. En ces temps reculés, l’accord se faisait sur base du dernier objet. Exemple : « Mes cinquante chicons et mes douze betteraves sont bonnes ». Cette règle simple et plus inclusive, nous la déterrons, comme nous imprimons avec joie néologismes et mots étrangers. La langue évolue. Elle prend ici le meilleur de l’ancien et du nouveau.

Quentin Jardon
et toute l’équipe de « 24h01 »

ANTIPASTI

« À côté des yachts, j’ai vu le tiers-monde »
Un(e) photographe sort de son tiroir une image jamais publiée. Ce trimestre : Catalina Martin-Chico.

L’autre part des anges
En septembre 1914, depuis leur position céleste, les anges de Mons ont tenté d’aider les Britanniques aux prises avec les Allemands. Raté.

Le brouilleur de pistes
André Stas est poète, collagiste, plasticien, écrivain, collectionneur. Et légèrement taré.

« On veut créer des jeux vidéo qui font pleurer les gens »
Le directeur de Fishing cactus, boîte belge de jeux vidéo, révèle les clés de son succès. Au départ d’une seule question.

 

TEMPS FORTS

Zone de tempête
Basé à Barcelone depuis dix ans, l’écrivain belge Grégoire Polet raconte son automne catalan.

Merci qui ?
La lente agonie des frais de roaming a commencé en 2001 ; elle s’est achevée en juin 2017. Retour en cinq tableaux sur seize ans de Stratego européen.

 

DOSSIER – L’OBÉSITÉ SERA L’ÉPIDEMIE DU SIÈCLE

Le corps de ma Tata
Une préface d’Isabelle Wéry.

Bientôt tous obèses ?
En chiffres et en dessins, la progression exponentielle de l’obésité dans le monde.

Globésité
Italie, Mexique, Afrique du Sud : la photographe Silvia Landi explore le lien entre pauvreté et obésité.

Se délester
La chirurgie bariatrique comme moyen ultime pour perdre du poids. Immersion en salle d’op’, à Namur.

La muse délivrée
Trop grosse pour les autres, Anne Zamberlan s’est enfermée pendant cinq ans dans un petit studio. Serge Gainsbourg l’a libérée. Vingt ans après sa mort, son combat sert d’exemple.

Celles qui prennent de la place
Elles ont choisi de désobéir à cette société où les hommes imposent le modèle de la femme svelte.

 

D’ICI ET D’AILLEURS

« Je ne suis pas là pour étaler mes émotions »
Entretien avec Claire Marnette, alias Milkywaysblueyes, la blogueuse belge de 23 ans qui affole les grandes marques.

Dans la gueule du loup
Premier Sud-Américain à tenter une carrière pro en Europe, Giovanni Jiménez a côtoyé les plus grands. À 75 ans, il vit toujours dans le Brabant flamand.

Les âmes soeurs
Quand Bouli Lanners rencontre son âme sœur, le photographe flamand Tim Dirven, ils parlent nostalgie, bagnoles et grands espaces.

En eau troubles
Entre Istanbul et Odessa, en Ukraine, comptez 24 heures de bateau. Une traversée sous l’œil des grandes puissances.

 

BANDE DESSINÉE

Verbatim, la colère d’un contrôleur de train
Le monde évolue trop vite. Les élites ne vont jamais sur le terrain. Les étrangers ne paient pas leurs tickets. Il en a marre et le fait savoir.

 

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