Cet été, pas de voyage en Ardenne pour Halim, Isabelle et leurs enfants. Cette famille d’Alost a préféré participer au mouvement de révolte qui s’organise depuis un an dans le Rif, une région pauvre du Maroc méprisée par le pouvoir. Ils étaient loin d’être les seuls à retourner au bled pour gonfler les rangs des émeutiers.

Auteur : Charline Cauchie
Photographies : Louis Witter, Julien De Wilde
Rubrique : D’ici et d’ailleurs
Retrouvez Cet Article dans le numéro 9

Making Of

Je suis arrivée au Maroc en octobre 2016, deux semaines avant que le pays ne s’embrase suite à la mort de Mouhcine Fikri, un transporteur de poisson, mort écrasé dans une benne à ordure en tentant de récupérer sa cargaison confisquée par la police. Son visage sans vie fera le tour de la planète à vitesse 4G, suscitant chez moi l’émoi, puis une réflexion : quelles sont ces forces invisibles, ces phénomènes inexplicables qui transforment certaines victimes en symboles ; en « martyrs » ? Pourquoi, par exemple, le petit « Aylan » (Alan Kurdi) a-t-il suscité l’indignation du monde entier alors que des photos d’enfants morts sur les plages méditerrannéenes circulent quasi quotidiemment ? Pourquoi l’immolation de Mohamed Bouazizi, le vendeur de légumes de Sidi Bouzid, est-elle à l’origine de la révolution tunisienne de 2011 alors que des centaines de jeunes Tunisiens continuent de se suicider de cette manière dans l’indifférence générale ? En fait, je n’ai aucune réponse à ces questions qui, sans être au centre du reportage, ont participé à ce que, durant les 9 mois que j’ai passé au Maroc, les yeux clos de Mouhcine Fikri, devenu le symbole du Hirak (« le mouvement »), ne me quittent pas.

Un des premiers mots d’arabe que j’apprendrai, au contact des manifestants, sera « hogra », terme bien répandu dans le Maghreb pour désigner le sentiment de mépris, d’humiliation, d’injustice ressenti par les invididus face à l’attitude des puissants. Toute une frange de la population marocaine, humiliée par des élites arrogantes, délaissée par des classes gouvernantes corrompues, se reconnaît dans le drame de Mouhcine Fikri. Mais, au bout de quelques manifestations, les Marocains passent à autre chose. Pas à Al Hoceima. Une cité loin au Nord : il faut plus de 8 heures de bus pour y arriver depuis Rabat, la capitale. Pas d’autoroute, ou de ligne de train à proximité. Enclavée dans cette région du Rif historiquement complexe, frondeuse et molestée, les habitants d’Al Hoceima bouillissent en vase clos, coincés entre une Méditerrannée toute puissante et des montagnes de roches insensibles.

Au fil des mois, l’importante diaspora éparpillée en Europe occidentale se solidarise et fonde un mouvement de soutien aux « Rifains de l’intérieur ». C’est en m’y intéressant que je rencontre Halim, le personnage central de ce récit. Au Maroc et en Belgique, je vais alors suivre à la trace le parcours militant de cet infatigable révolté.

C’est en l’accompagnant que j’arrive à Al Hoceima en juillet pour « la manifestation du million ». Nous faisons preuve de prudence. Dans ce pays classé 133e sur 180 par RSF, les journalistes indépendants, comme Ali Lmrabet, sont parfois gravement empêchés d’exercer. Les journalistes étrangers sont eux confrontés aux « méthodes de barbouzes » des autorités, pour reprendre l’expression de Rosa Moussaoui du journal L’Humanité qui a raconté la surveillance permanente et les convocations répétées lors de son reportage dans le Rif. Personnellement, je la joue discrète. Pour la moindre raison, je pourrais être expulsée. Je n’ai pas de carte de presse, pas de raisons d’être là, sinon celle de vouloir comprendre et témoigner. Je ressens une sensation d’inconfort permanent : un concierge anormalement insistant sur les raisons de ma venue, une présence policière déraisonnablement excessive dans la ville et, le jour de la grande manifestation du 20 juillet à Al Hoceima, aucun réseau téléphone ou Internet. Puis, lorsque l’on a appris qu’un ami d’Halim, avait été arrêté après avoir discuté avec une journaliste hollandaise, j’ai pris peur. Je ne voulais pas les mettre en danger, lui et sa famille. Finalement, c’est lui qui me convaincra de continuer le reportage.

En revenant d’Al Hoceima, j’ai découvert la poésie d’Abdellatif Laâbi. Il n’est pas rifain, mais cet écrivain, figure majeure de la littérature marocaine, était un militant de gauche qui a connu les prisons d’Hassan II dans les années 70. À la maison de la poésie de Paris où il était invité en mai dernier, il disait : « Les mots sont tout ce qui reste à l’homme pour proclamer sa dignité ». Au fond, Halim ne pense pas autre chose : « Si je t’ai aidé dans tes recherches, c’est parce que je crois en le pouvoir des mots. Ici, ils ne circulent pas librement, et on doit se battre pour que cela change. Il faut parler, écrire sur le Rif, dénoncer la hogra. Je suis prêt à prendre tous les risques nécessaires pour cette liberté ».

Merci, Halim, pour ces risques que tu as pris.

 

 

Commentaires

commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.