Pol Bury, la trajectoire hypnotique des boules et des clous

2017 AVRIL 05

Ça cliquette, ça chute et ça bouge au BOZAR : c’est l’expo Pol Bury, dédiée à un artiste belge un peu oublié, mais qui mérite largement le détour. Qui mérite, à vrai dire, qu’on se fasse mal aux yeux pour lui : parce que oui, ça fait un peu cligner les mirettes et sautiller le cerveau, ces cylindres qui se soulèvent, ces points lumineux qui s’agitent, ces boules qui ne tiennent pas en place. Mais c’est le prix d’un bon trip hypnotique au pays de l’art cinétique. De l’art quoi ? Pas de panique, on est allé voir. Et on vous raconte.

Par Emilie Garcia Guillen et Niek Verheyen

Pol Bury à l’exposition Pol Bury. Ponctuations érectiles et molles, Galerie Smith, Bruxelles, 22 février – 18 mars 1961

Après l’exposition Dynamo au Grand Palais en 2013, l’expo Zero. Countdown to Tomorrow, 1950s-60s au Musée Guggenheim de New York en 2014-2015, le BOZAR s’intéresse à son tour à l’art cinétique.
On peut déceler les origines de ce courant, qui imprime du mouvement aux œuvres, à la Roue de bicyclette, de Marcel Duchamp. Mais c’est surtout dans les années 1950 et 1960, avec les mobiles d’Alexandre Calder, les machines Tinguely ou installations de Jesus Rafael Soto, que cette envie de faire bouger les œuvres prend de l’ampleur.

Time in Motion, le titre de l’exposition que le BOZAR consacre à Pol Bury (1922-2005), ramène à sa juste place cet artiste un peu oublié, surtout connu pour ses fontaines déployées dans l’espace public depuis la fin des années 1960. Renvoyant à Vision in motion/Motion in vision, l’expo phare du mouvement d’avant-garde ZERO tenue à Anvers en 1959[1], elle situe Bury comme un pionnier, creusant avec passion dans ses œuvres l’expérience de la durée et du mouvement.

 

 

Les premières salles sont consacrées aux années d’apprentissage, à la fin des années 1930 et pendant la guerre, entre La Louvière, Mons et Bruxelles. A seize ans, sa rencontre avec  le poète Achille Chavée, qui crache sur « Dieu, la patrie et le reste », lui ouvre la voie de l’imaginaire surréaliste, inspiration que Bury ne reniera jamais. Le jeune artiste s’initie alors à la peinture, imitant nettement Magritte, dont il reprend largement les motifs. Mais l’influence d’Yves Tanguy signale déjà son intérêt pour un surréalisme plus orienté vers les mystères de l’espace que vers les énigmes du langage et de l’inconscient. Cet éloignement de la figure compensé par une exploration croissante de la forme se confirme dans les années suivant la fin de la guerre. Pol Bury, lassé du dogmatisme des surréalistes, parfois ignoré (Magritte va jusqu’à ne pas le saluer, humiliation suprême) se rapproche de la Jeune Peinture Belge[2]. Dans ce groupe très rapidement dissous, puis chez CoBrA[3], dans lesquels il ne trouvera pas tout à fait son compte, Bury développe son goût pour la forme géométrique et poursuit son cheminement vers l’abstraction.

Le tournant majeur se situe peut-être en 1950, quand il voit à la galerie Maeght l’œuvre de l’Américain Alexandre Calder. Cette découverte caldérienne occupe toute une partie d’une salle dans l’exposition, où l’évolution du style de Bury est nettement perceptible : c’est dans l’espace que ses œuvres, qui ne sont plus vraiment des peintures, prennent désormais leur sens. Ses « plans mobiles » juxtaposent des surfaces colorées qui se chevauchent pour constituer des reliefs superposant les plans, reliés parfois par des tiges mécaniques. A la différence des mobiles de Calder, ces objets-là ne bougent pas, mais on a l’impression qu’un mouvement les a déjà poussés, inclinés, bousculés ou qu’ils attendent de prendre vie grâce à une force extérieure qui les activerait. Bury ne va pas tarder à s’en charger.

On débouche alors sur les salles les plus passionnantes de l’expo, couvrant la période allant de la deuxième moitié des années 1950 à la fin des années 1960. Ce sont pour Bury les années les plus innovantes et les plus riches. De Paris aux Etats-Unis, Bury se déplace, rencontre galeristes et artistes, devenant sur la scène internationale un artiste estimé.

Tout va maintenant se mettre à bouger, et la matière à vivre : il va y avoir du bois qui se soulève, des points scintillants qui cliquettent, des clous qui s’avancent, des boules qui tombent. Prends garde à toi, spectateur craignant pour la tête et les yeux : Bury va te fatiguer les sens et te retourner le cerveau, mais la perturbation en vaut la peine.

Pol Bury, 1682 Points blancs – 1973, Bois, fil de nylon, moteur électrique, 68 x 123 cm, Collection privée, Bruxelles © Luc Schrobiltgen, Brussel

Pol Bury, 1682 Points blancs – 1973, Bois, fil de nylon, moteur électrique, 68 x 123 cm, Collection privée, Bruxelles © Luc Schrobiltgen, Bruxelles

Les premières œuvres à inaugurer ce jeu sur le mouvement sont les ponctuations : ces reliefs, sphériques ou rectangulaires hérissés de clous, fils de fer ou de nylon qu’un moteur fait imperceptiblement remuer. Là, les fils semblent s’emmêler pour former un nuage de cheveux, un rien dégoûtant ; ailleurs, ils évoquent au contraire la pureté somptueuse d’un ciel étoilé. Le vocabulaire de Bury, à cette époque, se réduit à quelques formes abstraites : boules, cubes, pyramides. Sur des panneaux rappelant le cadre des tableaux, des plans inclinés ou des supports verticaux, elles se balancent, se dressent ou s’abaissent, se frôlent ou s’éloignent les unes des autres.

Aucune référence, aucun message, aucune métaphore revendiquée dans ces reliefs aux titres sobrement descriptifs (de Boule sur un plan incliné à 16 boules, 16 cubes sur 8 rangées). Ça pourrait nous laisser froids, au mieux amuser les amateurs de jeux d’optique ou susciter une jouissance toute cérébrale chez les passionnés de masse et de poids, de forces gravitationnelles et de moteurs des sixties (ça doit exister). En somme, rien ne laisse a priori présager qu’un bouleversement intime peut surgir de ces sculptures cinétiques. Et pourtant, ça bouge : dans nos cœurs, nos yeux, nos ventres, quelque chose s’ouvre.

Pol Bury, 16 boules, 16 cubes sur 8 rangées – 1966, Bois polychromé, liège, moteur électrique, 80 x 40 x 29, Tate, Londres

Pol Bury, 16 boules, 16 cubes sur 8 rangées – 1966, Bois polychromé, liège, moteur électrique, 80 x 40 x 29, Tate, Londres

D’abord parce qu’en opacifiant tout rapport à la réalité, en ne figurant rien, Bury nous plonge dans le fonctionnement des choses. C’est particulièrement frappant dans ses meubles, qu’il réalise à partir de 1962, inspiré notamment du travail de la sculptrice américaine Louise Nevelson, habituée à travailler à partir de morceaux de meubles assemblés. Que des cylindres se mettent à pousser dans leur bois mat ou que des tiges s’y accrochent, la matière de ces meubles est peuplée, gorgée d’audaces, de possibilités, d’aventures et de renoncements. Quand on regarde le jeu de 49 boules glisser lentement sur un plan incliné, repartir vers l’arrière, s’avancer tout au bord de la chute, c’est tout un processus relationnel et vital qui nous happe : comment se font les choses ? Comment le temps joue sur les éléments, agit entre eux, leur fraie un chemin ? Comment ce qui paraît possible s’éloigne, revient, surgit, s’éteint ?

On se surprend à suivre comme un feuilleton hypnotique la trajectoire vibrante de ces baguettes de bois qui paraissent défier les armoires qui les enserrent, de ces boules protubérantes dérangeant les surfaces : elles nous parlent d’espoir et de liberté, de force et d’affaissement, creusant la mélancolique beauté du presque. Chacun se racontera son histoire : amour ou guerre, foules ou solitudes…

Le lien entre elles et nous se fait organique : on a mal au ventre, aux yeux, à la tête à force de regarder fort. Parce que c’est aussi là que réside le plaisir des œuvres de Bury : dans l’attention à chaque instant qu’elles exigent de nous. Très inspiré par Gaston Bachelard, Bury nous invite à faire l’expérience de l’instant comme temps véritablement vécu. Le mouvement, chez Bury, n’a en effet pas la fluidité prévisible de Calder : heurté, a priori illogique, il privilégie l’instant contre la durée, le rythme contre la mélodie.

Mais si son œuvre nous touche, c’est aussi par la très grande maîtrise, picturale, chorégraphique, rythmique, dont Bury fait preuve. La peinture n’est en effet jamais loin : le chevalet et le cadre sont parfois utilisés comme support de ses œuvres tridimensionnelles tandis que ses surfaces monochromatiques sur lesquelles se déploient des reliefs rappellent la profondeur de toiles de Rothko. Quant aux sons, roulement des boules et cordes qui s’entrechoquent, claquement sec des moteurs et poussées du bois, ils renforcent encore la densité de chaque sculpture.

C’est cette force qui se perd à partir de la fin des années 1960. Bury travaille davantage le métal et passe à une autre échelle, avec des sculptures conçues pour l’espace public, notamment ses célèbres fontaines. On peut voir quelques-unes de ces œuvres à la station Bourse du métro bruxellois, rue de Ligne et au début de l’avenue Albert II. Les formes se font alors plus froides et plus lisses, le mouvement et le jeu dans l’espace moins subtil, les effets plus systématiques.

Malgré le très grand nombre d’œuvres cinétiques, dont le resserrement dans l’espace ne permet pas toujours de leur porter l’attention qu’elles méritent, et la confusion de la salle consacrée aux expérimentations de Bury dans d’autres domaines (collages, illustrations, écriture), on ne peut que se réjouir de l’exploration éreintante proposée par le BOZAR dans le travail d’un artiste malheureusement connu pour ses œuvres les moins intéressantes.

Captivantes, les machines si poétiques de Bury, nous ramènent à la fonction de l’art telle que l’envisageait Eugène Ionesco : « Humaniser, répandre de l’esprit sur les choses, […] faire voir, en sorte, qu’il n’y a pas de rupture entre l’homme et la nature et que l’une et l’autre se reflètent ». 

 

L’exposition Pol Bury, Time in Motion est visible jusqu’au 4 juin 2017 au BOZAR.

 

[1] ZERO est un groupe d’artistes né en Allemagne, emblématique de l’art cinétique, qui visait à revenir aux fondamentaux de l’art : la surface, la couleur, la matière. Parmi ses représentants les plus importants figurent Gunther Uecker, Heinz Mack, Otto Piene, Yves Klein, Walter Leblanc, Jan Schoonhoven.

[2] Ce groupe artistique belge d’après-guerre (1945-1948) a largement nourri les avant-gardes des années 1950 et 1960. On ne peut pourtant pas le ramener à un style ou à une vision bien définie. Il s’agit plutôt d’une génération d’artistes qui ont eu à cœur de s’ancrer dans l’héritage d’avant-gardes européennes multiples : le futurisme, le surréalisme, l’abstraction géométrique, l’abstraction lyrique… S’y retrouvent des artistes aussi divers que Gaston Bertrand, Jan Cox, Marc Mendelson, Mig Quinet et James Ensor comme président d’honneur.

[3] CoBrA est un groupe d’artistes actif entre1948 et 1951, principalement à Copenhague, Bruxelles et Amsterdam, dont les  membres éminents sont Christian Dotrement, Pierre Alechinsky, Asger Jorn, Karel Appel, Corneille. Avec ses couleurs criardes, ses trait spontanés, son imagination débridée, CoBrA est très éloignée du langage pictural du groupe ZERO.

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