Réparer les vivants, caméléon littéraire

2017 AVRIL 14

Maylis de Kerangal publie son roman Réparer les vivants en 2014. L’histoire bouleversante d’une transplantation cardiaque. Trois ans plus tard, ce succès littéraire a été adapté, sous le même titre, au théâtre puis au cinéma. À l’occasion du festival Passa Porta (fin mars à Bruxelles), l’écrivaine et le metteur en scène Emmanuel Noblet étaient exceptionnellement réunis pour débattre de la version théâtrale, jouée jusqu’en juin 2017, en France. Critique comparative de l’adaptation du livre sur scène et sur grand écran.

Par Elise Lonnet

Simon Limbres a 19 ans. Aux aurores, il part pour une session surf avec sa bande de caballeros. Quelques pages plus tard, il est victime d’un grave accident de voiture, qui le plonge dans un coma profond. À l’hôpital du Havre, ses parents, dévastés, doivent se décider : que faire de ses organes ? Une question qui enclenche un compte-à-rebours de 24 heures.

Le héros, c’est le cœur de Simon, symbole d’amour et de vie, autour duquel tous les personnages gravitent et toutes les émotions se cristallisent. On découvre les habitudes, les amours et le passé de l’adolescent – mais aussi celui des personnes qui l’entourent ou l’ont entouré. L’auteure (Maylis de Kerangal) décrit les protagonistes avec une telle minutie qu’on se surprend à les connaître intimement. Les décors dans lesquels ils évoluent sont décrits avec poésie, des paysages de bord de mer jusqu’aux couloirs de l’hôpital.

« C’est du théâtre ! »

Le roman Réparer les vivants est publié le 4 janvier 2014. Emmanuel Noblet, metteur et scène et comédien formé au conservatoire de Rouen, est alors à la recherche d’un matériau de jeu. Il achète le roman le jour-même. De chaque page qu’il tourne, il capte l’enjeu dramatique, que l’auteur a chargé d’indications précises. Il réalise rapidement que ce roman, « c’est du théâtre ! »

Quelques semaines plus tard, il rencontre Maylis de Kerangal à la Maison de la Poésie de Paris. Dans ses mains, déjà un manuscrit, un premier découpage. Touchée, l’écrivaine accepte qu’il adapte son roman au théâtre, sous le même titre. « Ça saluait l’énergie du livre », résume-t-elle aujourd’hui. « Cela signifiait que mon roman donnait assez de force pour se projeter dans d’autres médiums. »

On capte rapidement le lien fort et le respect qui existent entre les deux artistes, au vu de l’écoute qu’ils ont eu l’un pour l’autre pendant le débat organisé dans le cadre du festival Passa Porta (fin mars à Bruxelles). On apprend que Maylis de Kerangal a accordé une grande confiance à Emmanuel Noblet et qu’elle n’est pas intervenue dans la mise en scène de sa pièce de théâtre.

Lors de la Première au Festival d’Avignon (programmation Off) en juillet 2015, elle a par exemple été impressionnée par l’adaptation « radicale » du comédien, qui était pourtant confronté à un conflit de genre : devoir créer des dialogues à partir d’un livre qui n’en comportait aucun. À ce propos, Emmanuel Noblet explique qu’il a cherché un équilibre entre les passages à la voix active et les passages où une voix off, mais aussi ses propres monologues, portent la trame.

Emmanuel Noblet

Dès la première lecture du roman, le comédien savant déjà qu’il voulait être seul sur scène et porter toutes les voix du texte. Il se dit fasciné par cette forme de présence scénique et évoque « la puissance de l’imaginaire ». Ce mode opératoire permet de mettre en scène une multitude de lieux et de protagonistes. Le comédien silhouette certains personnages, prend un léger accent italien pour jouer Virgilio, un jeune chirurgien, mais ne transforme pas beaucoup sa voix lorsqu’il joue l’une des infirmières. « Je ne voulais pas être caricatural », explique-t-il. Et ça fonctionne.

Il sourit en racontant que des spectateurs lui parlent parfois de tel ou tel personnage, qu’il aurait soi-disant joué sur scène – alors que ce n’est pas le cas.

Le poids du silence

Tout au long de la pièce Réparer les vivants, on entend seulement la voix d’Emmanuel Noblet, ou parfois celle d’un autre comédien qui résonne dans des hauts parleurs et que l’on ne voit donc pas sur scène. C’est par exemple le cas pour le rôle des parents de Simon Limbres, qui devaient être « fantomatiques », explique le metteur en scène. Une décision que Maylis de Kerangal approuve puisqu’elle fait écho à une phrase de son roman qui décrit le couple comme pétrifié face au choc, dans un état « d’avant les mots ». Dans la pièce, c’est le public qui représente les parents ; leurs voix préenregistrées sont diffusées depuis la salle. Quant à Emmanuel Noblet, il est assis face aux spectateurs, qui s’identifient ainsi aux parents dévastés.

Parmi toutes ces voix se glissent des silences nécessaires, comme pour donner au public un temps de décompression. Dans le roman, lorsque le docteur Révol apprend aux parents l’irréversibilité des lésions de leur fils, il a la pénible impression de leur « flanquer un coup ». Le silence (glaçant) qui suit fait partie, selon l’auteure, de ceux qui « éteignent tout », et qu’il fallait retrouver sur scène.

 Réparer sur grand écran

Alors que la pièce Réparer les vivants fait appel à l’imaginaire des spectateurs et les prend aux tripes, le film, plus doux, se donne le temps de représenter les paysages et les décors décrits dans le livre. Katell Quilévéré, la réalisatrice du film, également du même nom, n’étant pas présente à Bruxelles pour la rencontre organisée lors du festival Passa Porta, nous ferons ici une plus courte critique de l’adaptation cinématographique du roman de Maylis de Kerangal.

Maylis de Kerangal explique que c’est elle qui a choisi la réalisatrice Katell Quilévéré, l’une de ses préférées, pour porter son roman à l’écran en novembre 2016. Une adaptation fidèle à l’œuvre originale, même si la mise en images semble faire perdre une part de l’intensité du roman – que le théâtre a, par contre, permis de sublimer.

Par contre, on retrouve l’esthétique visuelle suggérée dans le livre, qui est difficile à représenter sur scène compte tenu des choix posés par Emmanuel Noblet. Certaines séquences du film sont particulièrement marquantes : les gestes fébriles d’une session de surf à la lumière de l’aube, le retour en voiture d’ados bercés par le mouvement des éoliennes ou encore la scène finale, rythmée par Five Years de David Bowie.

Alors que Maylis de Kerangal a voulu « surfer sur la fiction jusqu’aux dernières lignes », ici tout est plus circulaire. Le temps et l’espace changent fréquemment, les dialogues sont presque absents. Si la réalisatrice, Katell Quilévéré, permet aux spectateurs de respirer, afin que l’émotion fasse son chemin, on ne retrouve pas ce sentiment d’urgence accentué, dans le roman et dans la pièce, par les heures qui passent. On sent dans le film une volonté de tout raconter, de tout illustrer. Un coté chirurgical et froid traverse aussi le film, ce qui lui donne un aspect plus documentaire qui questionne la greffe : a-t-on le droit de vivre parce qu’un autre est mort ?

Emmanuel Noblet et Katell Quilévéré, metteur en scène et réalisatrice, se sont tous deux saisis d’un texte et lui ont donné une forme personnelle. Un transfert d’un langage à un autre, d’une grammaire à une autre. Un exercice complexe, car limité par des contraintes propres à ces deux formats. Alors que l’œuvre originale propose de suivre le trajet d’un cœur depuis une sphère d’intimité à d’autres, la pièce se concentre sur le jeu captivant d’un seul acteur. Le film, de son côté, offre une version plus douce, qui colle à l’univers esthétique du livre.

 

Le roman : Réparer les vivants, Maylis de Kerangal, éditions Verticales, 281 pages.

Le film :vRéparer les vivants, sorti le 1er novembre 2016, est disponible en DVD depuis mars 2017.

La pièce : Emmanuel Noblet est actuellement en tournée en France pour Réparer les vivants, et ce jusqu’en juin 2017. Cette tournée sera, selon lui, surement prolongée jusqu’en 2018.

 

 

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