La vallée de Suse (Italie) est au centre d’un grand projet depuis 25 ans : la construction d’une nouvelle ligne à grande vitesse, TAV en italien, entre Lyon et Turin. Le tronçon transfrontalier entre Saint-Jean-De-Maurienne et Suse coûtera 8,3 milliards d’euros. Il requiert le creusement de tunnels dans la montagne. Ce projet public passe mal auprès d’une partie de la population et des voix s’élèvent en Italie pour dénoncer des travaux qu’ils jugent inutiles et hors de prix. La France a semé le doute en juillet 2017, annonçant une « pause » dans ses grands chantiers. Le Lyon-Turin est remis en question. Mais le mouvement NO TAV ne baisse pas la garde et occupe le terrain de façon inventive.

 

Auteur, scénariste : Sandrine Lana
Dessinateur : Federico Manzone
Rubrique : BD
Retrouvez Cet Article dans le numéro 9

Making Of

Le Val de Suse était, dans mon imaginaire, une terre difficile, toujours nuageuse où un groupuscule décrit comme « terroriste » par certains médias italiens s’était attribué des lieux abandonnés et contraignait la construction d’une ligne TGV. En claquant le coffre de ma C3 pour les quatre heures de route qui me séparaient de là, on m’a glissé un : « Sois prudente, quand même ». Et j’étais partie.

 

J’avais un contact sur place, la sœur de l’amie d’une amie… C’était mon point de départ. J’avais peur que la voiture ne monte pas, que mon vieux moteur surchauffe durant la traversée des Alpes. Mais non.

Après quatre heures de voyage, je débarque par une minuscule route qui longe un énorme précipice. C’est le Val de Suse qui s’offre à moi. Les villages se suivent, accrochés à la montagne, d’un vert intense en cette fin de printemps. Mon objectif est d’y rencontrer les « No TAV », ces « dangereux terroristes » de la vallée.

 

J’arrive à Suse, clé de l’Italie d’antan, où tout passait pour rejoindre la France depuis Turin. Je remonte l’autre flanc de la vallée vers Venaus, petite bourgade en papier mâché au bout du bout de la route. À gauche, un pont suspendu de l’autoroute de Fréjus, à quinze mètres au-dessus de moi. À droite, les sommets enneigés surplombent une prairie immense maculée de fleurs des prés. Au milieu de ce paysage féérique, on me fait signe quand je tire le frein à main. C’est Fulvio et Biaggio, les gardiens du quartier général des « No TAV ». Ils ne sont pas bien en point. L’un marche doucement, la casquette vissée sur le crâne, suivi d’un vieux chien malade. Biaggio est timide, parle parfois seul. De tout mon séjour, il ne quittera jamais le quartier général des « No TAV », sauf pour aller acheter le journal. Fulvio fume une épaisse cigarette. Il revient de l’hôpital où il est suivi pour… peu importe. Il n’a pas envie d’en parler.

Ils me font asseoir dans la bicoque faite de bric et de broc de 40 m2 décorée de milliers d’autocollants, de témoignages d’amitié, de drapeaux de contrées lointaines ou toute proche… Une télé grésille et nous conte l’actualité italienne : c’est la Mediaset (de Berlusconi) qui chuchote. Le QG des « No TAV » se situe là où le premier chantier de la ligne Lyon-Turin, au niveau du val de Suse, aurait dû se trouver. Mais une longue nuit d’hiver en a décidé autrement, en 2005. « Personne ne passe par ici sans en demander l’autorisation aux Valsusini !!! »

Pâtes, salade, vin. Je suis arrivée chez les « No TAV » où l’on vit chichement, avec les produits que chaque visiteur rapporte et les quelques sous offerts pour soutenir la lutte. J’aurai mon lit ici « le temps que je voudrai ».

C’est point de départ d’un voyage de quatre jours où les seuls terroristes que j’ai aperçus étaient ceux de Daech sur la Mediaset. Dans le Val de Suse, je me sentais plutôt entourée de la brochette de retraités tout droit sortis de la bande dessinée des Vieux Fourneaux. Autour du quartier général de Venaus gravitent une bonne soixantaine de retraités. Hommes et femmes y viennent pour cuisiner, organiser la « lutte ».

La phrase la plus mémorable que j’aie entendu pendant ce reportage vient de cette petite dame portant une jolie croix d’argent : « Jésus a été crucifié par les militaires. Depuis 2000 ans, je suis anti-militariste ! » Cela m’a fait pouffé de rire ainsi que Federico, le formidable illustrateur de ce récit graphique. C’est lui qui a ensuite brisé la glace en demandant : « Mais tout cela vous fait-il vraiment rire ? Je serais mort de peur et de rage si je devais, chaque jour, être surveillé par des militaires et subir des contrôles d’identité ».

Un silence s’en est suivi. Chacun s’est replongé dans ses souvenirs. Pour ma part, je me suis remémoré les dizaines de militaires armés postés à l’entrée du chantier du TGV, les contrôles d’identité lorsque nous voulions traverser celui-ci. Les « E vaffanculo ! » scandés par Fulvio à chacun d’entre eux. Lui et une bonne dizaine d’autres opposants à la ligne TGV ont subi et payé leur désobéissance. « La vallée est un laboratoire où l’armée et la police testent des nouvelles méthodes de contention », nous disait Alberto Perino, autre pilier du mouvement… Une bonne partie des militants est en effet sous le joug d’assignations à résidence, ou d’interdictions de territoire dans certains villages. Certains attendent d’être jugés.

Alors que nous sortions du restaurant tenu par Nicoletta Dosio et son mari, Federico et moi sommes bousculés par son jeune serveur. « Tu es attendu pour une fête ?

  • Pas du tout, nous répond-il. Je dois être chez moi avant minuit, la police vient vérifier chaque soir.
  • Porca miseria, ils sont donc vraiment partout ? », demande Federico.

Pour notre dernier soir de reportage, nous rejoignons un apéro organisé régulièrement devant l’entrée du chantier par les « No TAV ». Des tables, du vin cultivé par Baba dans l’enceinte du futur chantier ravissent tout le monde. Nous sommes une quinzaine. Dans les arbres, « clic », « clic », « clic ». Je n’en reviens pas. Ce sont des policiers, à moitié cachés dans les feuilles, en train de nous photographier. Certains « No TAV » font semblant de rien. Les autres, les plus anciens, crient, râlent de cette présence militaire omniprésente…

Nous repartirons vers 21h et ils seront encore une vingtaine de policiers à scruter l’apéro des « No TAV », depuis l’intérieur du chantier. Narguant et menaçant certains d’une arrestation sommaire s’ils sont trop bruyants.

Sandrine Lana

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