« Au théâtre, la confrontation est la loi unique »

2017 MAI 11

Milo Rau, fraîchement nommé à la direction du NTGent (Théâtre National de Gand), est sans conteste l’un des metteurs en scène les plus controversés de sa génération. Après une pièce autour de l’affaire Dutroux, interprétée par des enfants (Five Easy Pieces), le dramaturge suisse allemand présentera la semaine prochaine au Kunstenfestivaldesarts sa dernière création, Empire, qui clôt sa trilogie sur l’Europe, véritable psychanalyse du continent et de ses maux. « Une fresque sur l’homme (…) traversé par les grandes forces de l’Histoire », dixit Milo Rau, figure incontournable du théâtre politique.

Par Estelle Vandeweeghe

(c) Daniel Seiffert

Vous venez d’être nommé directeur artistique du NTGent. Pourquoi avoir choisi la Belgique ?

Il y a beaucoup de raisons. La première est objective. Je travaille depuis quelques années principalement avec la scène flamande, très présente en Allemagne, avec des metteurs en scène comme Alain Platel, Luc Perceval, etc. Tous travaillent au NTGent, un lieu mythique pour le théâtre d’aujourd’hui.

Ensuite, cela fait un certain temps que je travaille beaucoup en Belgique, et notamment à Gand, où j’ai produit la pièce Five Easy Pieces. Je trouve la région de Gand et la Belgique en règle générale particulièrement intéressantes dans le domaine du spectacle vivant, et lorsqu’on m’a proposé la direction artistique du NTGent, c’était comme un rêve absurde devenu réalité !

Enfin, je travaille actuellement sur un film, Le Tribunal du Congo, qui sortira à l’automne. Etant donné le rôle de la Belgique dans la colonisation du pays, c’est une raison supplémentaire pour m’installer ici et approfondir mes recherches.

Vous êtes à la tête de la maison de production International Institute of Political Murder. Un nom qui résonne avec le contenu de vos pièces et films, très politiques et sociologiques…

Oui, le meurtre politique est souvent central dans mon travail. C’est le regard politique qui m’intéresse, même si je travaille sur des sujets qui sont avant tout intimes.

Vous utilisez régulièrement la vidéo dans vos pièces de théâtre. Est-ce une façon d’être plus réaliste et plus proche du travail journalistique et/ou documentaire ?

Pour moi, le théâtre n’est pas un médium d’information, mais un moyen d’être plus proche du spectateur, ou à l’inverse un moyen de créer une distance. Je n’inclus pour ainsi dire presque jamais de films explicatifs ou informatifs dans mes pièces. Mon utilisation de la vidéo est presque anti-journalistique ! Par exemple, beaucoup s’attendaient à apprendre des choses sur Dutroux dans Five Easy Pieces, et certains ont été déçus de la pièce car le contenu journalistique et documentaire était trop restreint.

Quand je fais une pièce sur le génocide rwandais (Hate Radio, NDLR), il n’y a pas de machettes, de crânes ou de cris, mais il y a une station de radio qui pourrait être à Paris. C’est quelque chose qui se répète dans mon travail : des choix anti-exotiques dans les sujets globalisés.

Ce qui est intéressant dans Hate Radio comme dans Empire, c’est qu’il y a une réalité politico-biographique pour les acteurs sur scène. Pour Hate Radio (référence à la Radio Télévision Libre des Milles Collines, RTLM, qui a encouragé le génocide des Tutsi par les Hutu NDLR), certains acteurs sont des survivants du génocide et jouent des tueurs, des bourreaux. C’est cette dialectique qui est captivante.

On a pu jouer Hate Radio au Rwanda, dans un lieu où il n’y avait pas la possibilité de projeter ces vidéos, et cela fonctionnait aussi. Nous avons joué la première de la pièce dans les anciens studios de RTLM, qui existent encore. Le contact était encore plus direct que dans un théâtre avec des vidéos, et un décor. C’était juste réel.

Comment la pièce a-t-elle été reçue par le public au Rwanda ?

Il y a bien entendu des gens qui ont compris le geste politique. Mais présenter cette pièce au Rwanda était quelque chose d’extrêmement violent, surtout pour les acteurs puisque pour deux d’entre eux, c’était la première fois qu’ils retournaient au Rwanda depuis le génocide…Pour jouer les bourreaux de leur propre famille…

Vous avez suivi des études de sociologie. Quelle est leur influence sur votre manière de travailler ?

J’ai été élève de Pierre Bourdieu à Paris qui m’a appris l’approche dite “qualitative” qui consiste à être en immersion, au plus proche de son sujet. Pierre Bourdieu disait : “Si vous voulez écrire sur la boxe, vous devez vous-même devenir boxeur”. Cette logique de confrontation se retrouve dans tous mes travaux. Si je parle du Congo, je vais au Congo. Si je parle de Dutroux, je vais à la rencontre de ses proches. Si je parle de la pédophilie, je rencontre des enfants, etc.

C’est votre manière de vous documenter ?

Oui, mais en temps normal, je n’utilise pas ces informations dans mes pièces. Pour Civil Wars, j’ai rencontré plusieurs familles de jeunes qui sont devenus djihadistes, liés aux attentats de Zaventem, dont je ne parle finalement que très peu dans la pièce.

Les informations ne sont pas tellement importantes pour moi, il s’agit plutôt d’acquérir les connaissances les plus approfondies possible pour, ensuite, pouvoir créer. Beaucoup de gens considèrent mes pièces comme des documentaires, alors qu’elles sont totalement inventées.

Votre démarche peut se rapprocher d’une méthode journalistique avec un sujet de départ qui peut évoluer au fur et à mesure des recherches…

Le problème du journalisme d’aujourd’hui, c’est la vitesse avec laquelle on doit travailler. Si on veut gagner sa vie, il faut écrire quatre ou cinq articles par jour. J’ai passé une année en République démocratique du Congo, et je me suis rendu compte que j’en savais dix ou vingt fois plus sur le Congo que les spécialistes ou correspondants allemands qui habitent en Afrique du Sud par exemple, et qui sont peut-être allés une fois au Congo. Le problème de l’accessibilité des informations grâce à internet ou aux téléphones, c’est que l’immersion n’existe plus. Dans le théâtre, la loi unique, c’est que tout se passe sur la scène, dans la confrontation.

Empire est la dernière pièce de votre trilogie sur l’Europe. Saviez-vous depuis le début que vous alliez créer une trilogie ?

Je savais que je voulais faire une pièce sur ces jeunes qui partent faire le djihad (Civil Wars). C’était en 2013, avant l’apogée de Daech, et je m’intéressais à cette idée de guerre civile entre salafisme et identitarisme. On a alors commencé ce qu’on a appelé une psychanalyse de l’Europe, avec un plan à la Balzac et sa comédie humaine. Une idée est née : faire une trilogie qui irait d’Ouest en Est, du Nord au Sud.

Voyez-vous cette trilogie comme une fresque sociologique ?

Oui, c’est un beau titre ! C’est aussi une fresque sur ce qu’est que le théâtre pour moi, sur ce que c’est de jouer une figure, au sens existentiel ou baroque. L’homme marionnette, traversé par les grandes forces de l’Histoire… Ce sont des thématiques qui reviennent dans chacune de mes pièces. La première est une tragédie petit bourgeois à la Tchekhov (Civil Wars), la deuxième est shakespearienne avec ces jeux de pouvoirs, les guerres en Yougoslavie et la défaite de l’Allemagne (The Dark Ages). La troisième, Empire, c’est l’exil, les grands voyages. C’est une tragédie grecque.

Vos pièces sont souvent tragiques, mais toujours teintées d’humour. Est-ce une façon pour vous de faire accepter une dure réalité avec le sourire ?

L’humour est pour moi une façon très chaleureuse d’ironiser notre comportement sérieux. Ce qui me touche, c’est le fait de raconter des choses qui ne sont à la base pas faites pour rire mais qui peuvent le provoquer. Dans cette trilogie sur l’Europe, il y a beaucoup de moments où ces personnes qui ont vécu des choses très dures, les racontent avec distance et peuvent en rire, parce qu’ils se sont libérés de leur propre passé.

 

La pièce « Empire » sera jouée KVS dans le cadre du Kunstenfestivaldesarts, du 18/05 au 21/05, avec la possibilité de rencontrer les artistes après la représentation du 19/05.

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