2017 Décembre 7

Les coulisses de l’interview de l’article « On veut créer des jeux vidéo qui font pleurer les gens » paru dans le numéro 10.

Les dessins de François Vacarisas dévoilent deux choses importantes : en interview, je pratique sans complexe le manspreading et puis, s’il n’est pas prévu que l’entretien dure des heures, je n’enregistre rien, je note plutôt tout ce que me raconte mon interlocuteur dans un petit carnet. Au moment d’écrire le premier jet de l’article, c’est plus facile, plus rapide. Dérusher et retranscrire un enregistrement peut prendre un temps dingue. Mettre en forme des notes, moins. Sauf quand on a un peu de peine à se relire. Et que l’interlocuteur s’est embarqué dans une sorte de freestyle foufou sur la réalité virtuelle pour répondre à une question qui n’en était pas vraiment une sur tout à fait autre chose.

Laurent Grumiaux, « gourou digital à ses heures », c’est comme ça que nous l’a présenté l’attachée de presse de Fishing Cactus. La boîte se situe dans un zoning industriel derrière la gare de Mons, juste en face d’un Ikea et d’un hypermarché Carrefour. Ils appellent ça la « Digital Innovation Valley », haha, sacré Elio… « Vous avez trouvé facilement ? », m’a demandé Laurent Grumiaux à mon arrivée dans les bureaux de la boîte. « Oui mais je me suis d’abord perdu dans Mons à la recherche d’un distributeur bancaire », ai-je répondu de mon habituelle candeur imbécile. « Et la route a été bonne ? » Là encore, la carte de la franchise qui met à l’aise : « Bah, c’était en train. Y a juste un camion qui m’a foutu plein de boue dessus en roulant dans une grosse flaque juste là, à 30 m de chez vous. » Réponse de Grumiaux, elle aussi du genre à détendre l’atmosphère : « Je ne voulais pas faire cette interview, mais votre magazine a l’air très sympa et puis, une interview en bédé, c’est original et ici, on aime l’originalité. On y va ? » Okay, j’ai fait en me retenant de lui demander s’il trouvait également original que les questions aient été préparées une demi-heure auparavant dans le train, quelque-part entre Ruysbroeck et Jurbise. Merci qui ? Merci la 4G.

La discussion a donc accidentellement dévié sur la réalité virtuelle. Vers le milieu des années 1990, alors que Laurent Grumiaux était encore très jeune et moi déjà en âge de voyager seul dans les pays étrangers, je me suis retrouvé à Londres, en plein Piccadilly Circus, le piège à touriste par excellence, dans un Luna Park où il y avait une borne d’arcade de réalité virtuelle.

Elle était du genre simplet, au graphisme enfantin. On se mettait un casque sur la tête et on pilotait un avion avec les mouvements de la tête. Le but était d’éviter des canards et de tenir en l’air le plus longtemps possible. C’était bizarre, ça donnait le vertige et fort envie de vomir. C’était hors de prix et ça ne durait pas longtemps. Ça donnait surtout l’impression que cette technologie allait évoluer très vite. Qu’au prochain séjour dans ce Luna Park, je serais avec mon casque sur un tapis roulant à fuir des zombies plus vrais que nature. Vingt-cinq ans plus tard, on n’y est pourtant toujours pas vraiment. La réalité virtuelle ludique n’a pas l’air d’avoir beaucoup évoluée depuis ces canards à gros pixels.

Selon Laurent Grumiaux, comme je m’en souviens du moins, c’est parce que la réalité virtuelle, toute prometteuse qu’elle soit, ne changera pas forcément l’essence de ce qu’est un bon jeu. On n’a pas forcément besoin de quelque-chose d’aussi radicalement immersif pour trouver de l’émotion dans un jeu, qu’un jeu nous bouleverse, que des instants joués nous imprègnent profondément et génèrent des souvenirs de situations vécues dans des mondes ludiques en tout point comparables et aussi « forts » que de véritables souvenirs vécus dans la réalité quotidienne. « C’est comme Ryan Gosling avec son petit cheval de bois dans Blade Runner 2049 », j’ai pensé. Mais je me suis retenu de lui dire. Le hors-sujet a ses limites. En bon cliché de journaliste, j’ai plutôt terminé l’entretien avec une question qui marche à tous les coups : « Et vous vous voyez où dans cinq ans ? » Tout était possible, semble-t-il. Y compris rester dans le Borinage, au milieu des camionneurs rustauds et des grosses flaques de boue. Je me suis alors souvenu que dans GTA, il y avait moyen de dégommer ce genre de véhicules au lance-roquettes et même à la tronçonneuse et le retour vers Bruxelles s’en est trouvé drôlement apaisé, tiens.

Serge Coosemans

Auteur : Serge Coosemans
Illustrateur : François Vacarisas
Rubrique : Le monologue
Retrouvez Cet Article dans le numéro 9

 

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