Scrangneugneu. Le thème de ce 24h01 me plonge dans des souvenirs d’enfance, à ce moment précis où, gamine, tu commences à te rendre compte que tu es un corps avec des formes, que tu as un contour précis. C’est que dans notre famille, il y avait des super super gros et que pour ma Mère, brrrrrrrrrrrr, il n’était pas question que nous, sa jolie progéniture blondinette, nous devenions comme ça. Interdiction formelle de se monstrifier ! C’était le tabou absolu. Aussi, à 6 ans, pourtant ni grosse ni maigre, j’entamai fièrement mon premier régime à coups de « salades tomates-jambon sans sauce » pour faire comme ma Maman. Je partais à l’école avec mon petit Tupperware vert tendre dans mon cartable, convaincue d’être la plus impeccable des petites filles dans le plus doux des mondes. Le menu était donc le suivant : la semaine, c’étaient des « salades fraiches hypocaloriques » mais le week-end, c’étaient des empiffres totales de toutes saloperies sucrées et salées. Bref, prémisses d’une vie yoyo up and down remplissage et vidange, prémisses d’un regard sur mon corps totalement dysmorphophobique et surtout démarrage d’une lutte déplacée contre le plaisir de manger.

Purée, devenir un corps de femme « libre » dans ce contexte-là fut un vrai parcours d’enfer. Parce qu’à ce grand sabotage de soi-même vient s’ajouter la suprême pression des soi-disant canons de beauté qui vampirisent notre époque. Et là, c’est le chaos écarlate, tusaisplusquitues, c’est la guerre des mondes, Starwars séculaire et la perte de connexion totale avec cette sublime maison qu’est ton corps. Oui, ton corps. Ton tout petit corps. Ton petit chez toi. Qui demandait rien qu’à fonctionner bien pépère, régulier comme un train japonais. Ton petit corps, dans lequel il y a, a priori, tout pour être heureux : organes pluridisciplinaires, liquides hypra-doués qui te baignent de jouvence, neurones fumants… Et des sens, Ô des sens, cet empire !, qui enrichissent ton existence à mac et qui font de chacun de tes actes une explosion féerique. Et tout ça hop hop, balayé, oublié, foutu, dégueulé. La giga machine à fabriquer des petites filles (et ça vaut aussi pour les petits garçons, hein) t’a formaté bien conforme à son format d’uniforme.

Et te voilà aliéné à des images.

« Etranger » à toi-même.

Vivant à côté de tes pompes.

Un bien bien moche exode.

C’était ma Tata qui était fort fort grosse. Elle était, par ailleurs, fort fort gentille. Aussi je l’aimais beaucoup. Tout en redoutant un peu, quand elle me donnait une baise humide sur le front, que « sa maladie » ne me frappe moi aussi. Tout le monde disait que c’était de la faute à sa mère, ma grand-mère, qui l’avait mal nourrie quand elle était petite, et qu’au lieu de la gaverTout le monde disait que si ma tante était grosse, c’était de la faute à sa mère. Qu’au lieu de la gaver de dix tartines et une orange, elle aurait dû lui donner dix oranges et une tartine.de dix tartines et une orange, elle aurait dû lui donner dix oranges et une tartine.Tout le monde y allait de ses conseils nutritionnels mais fondamentalement, personne n’y connaissait rien.

Puis Tata est morte. Plutôt jeune. D’un tas de trucs engendrés par son obésité. (Le jour de l’enterrement, je me suis bêtement demandé – rooooh, on a toujours un tas d’idées déplacées qui vous sautent dessus durant les enterrements – si la boite devant nous allait bien tenir le coup jusqu’à la fin de la cérémonie. Oui, Tata, tu vois, même jusqu’au jour de ton enterrement, tu auras eu droit aux railleries et rires sous cape. Mais toute ta vie, tu auras été grande et très intelligente car tu nous coupais l’herbe sous le pied en riant avec nous de nos moqueries, en t’esclaffant des situations rocambolesques dans lesquelles t’entrainaient tes formes généreuses dans la vie quotidienne. Car pour un corps obèse comme le tien, même aller chercher le courrier dans la boite aux lettres est une entreprise digne de l’ascension de l’Everest.)

Aujourd’hui, j’aime regarder les grosses, les petits, les maigres, j’aime les imparfaits, les plus qu’imparfaites et les chauves et les bègues. J’aime les longues, les boulottes, les boudinés, les bombés, les glabres, les tordues, les hauts. J’aime lire dans les corps des gens, dans leurs « strates », l’histoire de la vie qu’ils vivent ou qu’ils ont vécue. Cela m’émeut terriblement. Comme un grand reportage sociologique sur l’étendue infinie des formes humaines possibles et imaginables. Et je jubile, franchement, je jubile quand des femmes aux formes non conformes affirment joyeusement leurs bulbes et leurs contours tels qu’ils sont (pareil pour les gars, hein). Je jubile de cette audace-là, de cette liberté-là.

Ici, dans le numéro de 24h01 que vous tenez entre les mains, il s’agit bien d’obésité. La pure, la dure. Avec ses chiffres implacables du moment. Sa progression fulgurante dans le monde entier. Et son statut de grande crise sanitaire sans précédent. Dans notre monde, ça y est : un tiers de la population mondiale est en surpoids ou obèse. Dans notre monde, ça y est : on meurt plus d’obésité que de faim. Et là, nous voilà au-delà des considérations qui semblent, dès lors, bien plates de « beau » ou de « pas beau ». Dans notre monde, ça y est : on meurt plus d’obésité que de faim. Nous voilà au-delà des considérations qui semblent, dès lors, bien plates de « beau » ou de « pas beau ».Il s’agit d’un problème de santé. C’est qu’il faut s’organiser. Va falloir repenser une partie du monde d’un point de vue « pratique ». Et surtout, des tas de gens vont attraper des tas de maladies et vont mourir prématurément. Des enfants aussi. Des drames humains à profusion sont en cours. Personne n’est épargné, la cynique fabrique capitaliste de petits êtres gavés à la sauce riche jette au fond du trou ses pauvres comme ses riches. Crise sanitaire sans précédent, c’est dit. Les pages suivantes vont vous donner à comprendre le pourquoi et le comment.

Aujourd’hui, je suis toujours ni grosse ni maigre mais tout de même un peu jamona comme disent mes amis espagnols en roulant le « j », et ça me fait rire !, ce qui signifie « qui a de la cuisse », qui a du jambon, de la pulpe… Et oui, jamona, ça me va. Oui, je mange, oui, je bois un peu, oui, je suis en vie. Et je me préoccupe surtout de garder un certain équilibre de santé. Mais si parfois mes contours m’embêtent, mes vieux démons dysmorphophobiques viennent me hanter, ou si simplement, je désire échapper un moment à la sévère puissance de l’attraction terrestre, je plonge mon corps dans l’eau. Voilà. C’est mon truc. Je nage. Je nage beaucoup. (Je pense parfois à l’auteur japonais Haruki Murakami et son écrit Autoportrait de l’auteur en coureur de fond, cela m’inspire, Autoportrait de l’autrice en nageuse de fond, ah ah ça sonne bien aussi !) Et là, amie, ami, je te fais part de ma découverte la plus électrisante de ces derniers temps… J’ai acheté, sans trop y croire, un mini mp3 étanche pour écouter de la musique sous l’eau. Wouaaaaaaaaaaaaaah ! Purée, l’effet est grandiose. Ta vie prend une dimension « sur-terrestre ». C’est qu’il ne s’agit plus simplement de nage, il s’agit de danse, de transe, d’une rencontre improbable entre le plaisir physique de la musique et de ta perception de l’eau. Et ton corps n’a plus de contours précis, il a TOUS les corps de TOUS les êtres vivants que tu puisses imaginer. À la fois homme et femme, batracien et baleine, Anne Teresa De Keersmaeker et Jaws, algue et sardine, plancton… Peu importe la forme d’ailleurs. Ce qui importe, c’est ce suprême plaisir de se mouvoir librement. Oui, là en bas, dans les profondeurs aquatiques bariolées de rythmes et de sons, tu es proche d’un état, comment dire, d’un machin, d’une sensation pour laquelle ça vaut vraiment la peine de se démener comme un beau diable tout au long de ta vie, à mon humble avis : tu te sens libre.

S’il m’était donné encore un Noël avec ma Tata qui était vraiment fort fort grosse, je lui aurais peut-être offert ça. Un truc pour écouter sa musique préférée sous l’eau.

LA VIE D’ISABELLE WÉRY

Isabelle Wéry est actrice. Elle a joué Les Monologues du Vagin au Théâtre de Poche. Elle a écrit de nombreux textes pour le théâtre abordant le corps humain. Son second roman Marilyn Désossée a été finaliste du Prix Rossel et a reçu l’European Union Prize for Literature en 2013. Il est traduit dans de nombreux pays.

 

Auteur : Isabelle Wéry
Illustrateur : Philippe Debongnie
Dossier : Obésité
Retrouvez Cet Article dans le numéro 9

Commentaires

commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Nous utilisons Google Analytics

Veuillez confirmer, si vous acceptez le suivi par Google Analytics. Vous pouvez également refuser le suivi, de sorte que vous pouvez continuer à visiter notre site Web sans aucune donnée envoyée à Google Analytics.