Des danseuses contre le sexisme

2018 MARS 7

A l’occasion de la Journée internationale des Femmes le 8 mars, le Kaaitheater organise cette semaine la troisième édition du festival WoWmen ! Nous étions à la soirée d’ouverture pour assister à la présentation de la campagne anti-sexisme ENGAGEMENT, lancée après la parution d’un article de la danseuse Ilse Ghekiere : « #Wetoo: What dancers talk about when they talk about sexism. » Elle y dénonce les abus sexistes dans le milieu belge de la danse. Sur la scène, une vingtaine de danseuses, de nationalités diverses, ont lu des témoignages anonymes sur le harcèlement sexuel et délivré un message fort : être solidaires et ne plus se taire.

Par Elise Lonnet

© Kaaitheater

Elles sont vingt-deux femmes à nous faire face, d’une trentaine d’années pour la plupart. Assises en silence sur le rebord de la scène, elles attendent que les spectateurs s’installent. Ceux-ci sont en majorité des artistes, venus soutenir le lancement de la campagne ENGAGEMENT. Tour à tour, elles lisent des témoignages anonymes de femmes victimes de violences et de harcèlement sexuel dans le milieu de la danse en Belgique. Parfois, l’émotion est telle qu’elles interrompent leur lecture un instant. Les témoignages sont détaillés, les voix tremblent. Certains récits provoquent quelques rires dans le public, face à l’absurdité des comportements de certains agresseurs.

C’est tout d’abord l’histoire d’un sound check qu’une danseuse doit effectuer complément nue sur scène, sans raison. Un danseur qui se masturbe devant l’une de ses collègues dans un taxi et la force à le toucher. Ou encore un directeur qui invite une danseuse à être « plus sauvage », un autre qui lui propose de coucher avec lui en échange d’un solo. Des mains qui touchent des seins et des hanches, qui claquent des fesses, accompagnés de commentaires comme « tu me manques lorsque tu n’es pas là », « tu devrais perdre du poids » ou encore « tu vois, tout le monde va penser que tu es ma petite amie ». Des danseuses prises en photo nues pendant un spectacle, qui apparaissent plus tard sur des sites pornographiques. Et lorsque certaines osent enfin parler, elles font face à des réactions inappropriées et culpabilisantes de la part de la profession : « Ce genre de choses arrive en tournée, un non peut être pris pour un oui… », « pourquoi tu ne t’es pas défendue ? », ou, plus crûment, « il est comme ça, c’est tout. » Ces témoignages sont publiés sur la page Facebook du mouvement. Humiliation, abus de pouvoir, honte : des mots forts qu’elles utilisent pour décrire leur expérience.

#Wetoo

L’année 2017 a été une année chargée pour le mouvement féministe. En octobre, Harvey Weinstein, producteur hollywoodien, est accusé d’agressions sexuelles et de viols par plusieurs actrices, ce qui entraîne une vague de protestations sans précédent dans le milieu artistique. Le hashtag #metoo fait son apparition sur Internet. Les femmes l’utilisent afin de dénoncer ouvertement les comportements sexistes et abusifs auxquels elles ont été confrontées, en particulier dans le milieu professionnel. Les milliers de témoignages recueillis permettent alors de révéler l’étendue du problème.

Ilse Ghekiere est une danseuse et chercheuse belge. En mai 2017, avant l’affaire Weinstein, elle reçoit une bourse du gouvernement flamand afin de mener une recherche sur le sexisme dans le monde de la danse en Belgique. Lorsqu’elle commence son travail, elle s’intéresse à l’influence du genre dans le métier d’une façon très générale. Elle constate rapidement que beaucoup de danseuses ont vécu des formes de harcèlement sexuel. Lorsqu’elle publie son article « #Wetoo : What dancers talk about when they talk about sexism », celui-ci provoque des remous dans le milieu. Près de 700 danseuses se montrent solidaires et une véritable communauté se crée. Le site engagementarts.be, ouvert récemment, recueille les témoignages d’une centaine de danseuses internationales, ayant étudié ou dansé en Belgique. L’Islandaise Rosa Omarsdöttir, une des membres du mouvement, explique que dans les pays scandinaves et en Islande, lorsque le mouvement #metoo a commencé, des milliers de participantes se sont immédiatement inscrites sur des groupes Facebook afin de témoigner. Elle remarque qu’en Belgique, la solidarité grandit plus doucement.

© Elsa B Mason

Inverser la honte

Ilse Ghekiere raconte que le corps d’un danseur est souvent objectivé pendant sa formation. Il faut travailler dur et outrepasser ses limites pour devenir « un corps professionnel au service de l’art ». Ce rapport obsessif à leur propre corps fragilise les danseurs, surtout les femmes : « Même si ce n’est pas dit explicitement, il y a beaucoup d’attentes : les jeunes danseuses doivent être sexy, belles et ouvertes. Et plaire », confie-t-elle. D’ailleurs, les performances se font souvent dans la nudité ou en robe sexy : « C’est extrêmement limitant. Lorsque les danseuses vieillissent et ne peuvent plus être ce corps, elles n’intéressent plus. » L’industrie de l’art bénéficie de cette nudité, qui dérive très souvent vers l’objectification sexuelle.

Elle ajoute qu’il est souvent difficile de réagir face aux comportements déplacés d’un directeur ou chorégraphe qu’on admire et à qui on fait confiance. Le témoignage anonyme d’une danseuse reflète bien cette réalité : après s’être battue pour rentrer dans l’école de ses rêves, le directeur lui fait rapidement comprendre qu’il veut coucher avec elle. Elle refuse mais décide de rester, par admiration pour son travail et l’envie de vivre son rêve. Elle sera punie et humiliée par cet homme tout au long de sa scolarité. Ilse Ghekiere dénonce l’existence de cette dangereuse figure du « génie » : « Le pouvoir que cela lui donne lui permet d’avoir carte blanche pour tout. En faire des gens intouchables, c’est très dangereux. Les dommages collatéraux sont là au nom de l’art, planqués sous le paillasson ou niés. » Comme elle l’explique dans son article, la majorité des chorégraphes sont des hommes. Bien souvent, les femmes ne sont pas envisagées comme des auteures mais plutôt comme des « sources d’inspiration », des « muses ».

Gala Moody est une danseuse australienne vivant à Bruxelles, qui a rejoint la campagne. Selon elle, la profession de danseur n’est pas assez protégée : « A cause de la précarité, celles qui parlent sont souvent renvoyées et mettent en péril leur carrière. » Sirah Foighel Brutmann, une autre membre du groupe, ajoute que le milieu de la danse est très peu solidaire : « Il y a souvent beaucoup de compétition entre collègues ou membres de la même compagnie. On sent que personne n’ose protester et on n’attend aucune solidarité ». Travailler trop dur, être reconnue à tout prix, tout accepter : des injonctions propres au milieu artistique qui doivent selon elles être questionnées. Rosa Omarsdöttir ajoute que pour se rendre compte de la situation, il est parfois nécessaire de faire de l’introspection : « On en parle autour de nous et les filles disent que ça ne leur est jamais arrivé. Puis on creuse un peu et soudain elles s’exclament : ah oui peut-être que ça n’était pas normal ! Il est important d’inverser la honte. »

« Nous ne serons plus des témoins ! Nous nous engageons. »

Ilse Ghekiere en est sûre, ce mouvement permettra de changer le milieu de la danse pour le meilleur : « C’est uniquement en en parlant qu’on pourra éradiquer ce problème. La reproduction de ces stéréotypes est en fait limitante pour notre milieu. Il y a d’autres alternatives. » Recueillir des témoignages anonymes permet de protéger l’intégrité des victimes, mais également de montrer que le problème est structurel, et non un cas par cas.

Sur leur site engagementarts.be, les danseuses fournissent des outils pour tenter de faire face aux situations de harcèlement sexuel : en parler, s’informer du contexte légal, entamer une procédure, sont quelques-uns des conseils présents sur le site. Un manifeste à signer s’adresse à tous : artiste, spectateur, professeur et même agresseur. Selon Ilse Ghekiere, la page Facebook a montré l’importance de la solidarité entre femmes et a permis de créer une communauté, un espace sûr pour s’exprimer. Leur mot d’ordre : « Nous ne serons plus des témoins ! Nous nous engageons. » Les jeunes femmes comparent ces révélations sur le sexisme dans le milieu de la danse à l’ouverture de la boite de Pandore : « Et il faut absolument l’ouvrir », ajoutent-elles avec un sourire, déterminées.

 

Le festival Wowmen !, ce sont des performances, des débats et des installations, jusqu’au samedi 10 mars au Kaaitheatrer. La programmation complète est disponible ici

L’article d’Ilse Ghekiere:

#Wetoo: Quand les danseuses parlent de sexisme

Le site internet : engagementarts.be

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