Docu : La Nouvelle-Orléans, une renaissance en demi-teinte

2017 MARS 28

Plus de dix ans après le passage de l’ouragan Katrina, la réalisatrice française Alexandra Kandy-Longuet est partie à la rencontre des acteurs de la reconstruction de La Nouvelle-Orléans. Son documentaire « La Nouvelle Orléans, laboratoire de l’Amérique » réussit à brosser le portrait d’une ville inégalitaire, mais le format choisi – court – ne permet pas d’approfondir les différentes problématiques abordées. Critique et prolongement.

Par Estelle Vandeweeghe

Le documentaire s’ouvre sur des images d’une beauté placide : des plans de maisons dévastées, éventrées, desquelles émergent les minces souvenirs d’une vie avant le désastre. Le calme après la tempête.

Le 29 août 2005, l’ouragan Katrina, le plus meurtrier de l’histoire des États-Unis, ravage la plus grande ville de la Louisiane. La Nouvelle-Orléans est réduite à néant et l’intégralité de ses habitants, évacuée.  Ce cataclysme devient alors l’occasion d’une renaissance, « avec toute l’ambigüité que cela comporte », soulignait samedi Alexandra Kandy-Longuet, la réalisatrice de « La Nouvelle Orléans, laboratoire de l’Amérique », en marge de la projection de son documentaire à Bruxelles, dans le cadre du Festival international du film documentaire Millenium.

Alexandra Kandy-Longuet a cependant réussi à brosser le portrait d’une ville inégalitaire et d’une renaissance en demi-teinte, avec d’un côté les laissés pour compte, anciens habitants balayés hors de la ville, et de l’autre les chefs d’entreprise et les nouveaux habitants embourgeoisés, voyant en La Nouvelle-Orléans une carte à jouer.

C’est là toute la force de ce documentaire : faire parler les différents acteurs de la reconstruction de la ville, chacun dans leur réalité.

Nouvelle Orléans, laboratoire de l’Amérique (2016) Bande-annonce from Eklektik Productions on Vimeo.

Des séquences fouillées

Capture docu La Nouvelle-Orléans (1)

Le documentaire doit beaucoup à l’un de ses protagonistes et habitant de La Nouvelle-Orléans, Alfred Marshall, « rencontré lors d’une manifestation en 2014 », précise la réalisatrice. Membre de l’organisme Stand with dignity engagé pour la cause de la communauté noire de la ville, on découvre ce personnage charismatique au travers de plans d’une beauté incontestable, à l’instar de cette séquence dans laquelle Marshall s’assoie sur un escalieren béton, dernier vestige des logements sociaux détruits en 2008 par les bulldozers des agences immobilières.

Car la renaissance de La Nouvelle-Orléans a clairement été pensée pour une nouvelle catégorie sociale, blanche et aisée. La privatisation de logements sociaux entraine une augmentation des prix du loyer, et du même coup, l’expulsion programmée et implicite des anciens habitants majoritairement afro-américains. Cette gentrification est palpable dans les plans successifs et lourds de sens choisis par la réalisatrice, lesquels montrent la bourgeoisie blanche à moto, promenant son chien ou sirotant un thé dans un café branché, le tout sur une chanson de Davis Rogan (artiste frondeur de La Nouvelle-Orléans).

Les inégalités sociales ne s’arrêtent malheureusement pas à l’accès au logement, mais touchent aussi les écoles, dont la privatisation monte en flèche. Dans une séquence fouillée, la réalisatrice donne ainsi la parole à une ancienne habitante qui se bat actuellement pour la conservation des écoles d’origine de La Nouvelle-Orléans, et une professeure démissionnaire des nouvelles écoles privatisées de la ville. Le discours de cette dernière est glaçant : les écoles sont devenues des sociétés commerciales où les résultats scolaires, qui recouvrent les murs, conditionnent la fermeture ou non d’un établissement.

Un documentaire inégal pour une ville inégale

Si certaines séquences sont approfondies et bien documentées (la privatisation des logements et des écoles notamment), le format court (52′) laisse un goût d’inachevé.

Dans ce panorama de problématiques qui touchent la ville depuis le passage de l’ouragan, il aurait sans doute été préférable de se concentrer sur l’un de ces aspects et le traiter en profondeur.

En effet, certaines réalités sont survolées par la réalisatrice – à l’instar de cette séquence éclair sur l’augmentation du taux d’incarcération et des abus policiers, au travers d’images tirées d’une manifestation autour du slogan « Black lives matter ».

À la fin du documentaire, la réalisatrice évoque également un risque lié à l’embourgeoisement de la ville : celui de la disparition de la culture locale. En chassant les musiciens de rue au prétexte de nuisance sonore, les nouveaux arrivants mettent à mal l’esprit de La Nouvelle-Orléans. « C’est sympa la musique, mais pas dans ma rue », ironise la réalisatrice. Il est dommage que cet aspect ne soit traité que dans les dernières minutes du documentaire, lorsque l’on sait le rôle primordial que joue la musique dans cette ville considérée comme le berceau du jazz.

Capture docu La Nouvelle-Orléans (2)

La Nouvelle-Orléans en plus de 52′

Pour creuser davantage les problématiques abordées par la réalisatrice, d’autres réalisations valent la peine d’être vues, à commencer par la série Treme, véritable fresque sociale de La Nouvelle-Orléans signée par le réalisateur de talent David Simon (créateur de la série The Wire, cette dernière étant souvent qualifiée de meilleure série de tous les temps).

La série, répartie en quatre saisons, est le résultat d’un long travail de documentation réalisé par David Simon (ancien journaliste du Baltimore Sun) et Eric Overmeyer. Elle réussit le pari d’allier l’étude de l’évolution de la musique jazz à l’analyse ethnographique d’une ville dévastée et abandonnée par l’administration américaine. Elle suit notamment, et longuement, le parcours de Toni Bernette, avocate investie pour la cause des habitants originels de la ville et dans la chasse aux policiers corrompus, qui maquillent leurs crimes en accidents. Une séquence primordiale, et pour le moins absente de ce documentaire.

La Nouvelle-Orléans, Laboratoire de l’Amérique (Belgique, 2016), documentaire d’Alexandra Kandy-Longuet, mardi 28 mars à 18h au Cinéma Galeries, en compétition dans le cadre du Festival international du film documentaire Millenium dans la catégorie « Cinéma Belge ».

Mais aussi :

Treme (Etats-Unis, 2010-2013), de David Simon et Eric Overmeyer, série TV en quatre saisons

Only New Orleans (Allemagne, 2015) de Vassili Silovic

Prochainement dans 24h01 : un reportage de long cours réalisé par Valentin Dauchot et Robin Tedesco, sur La Nouvelle-Orléans, retour au berceau du jazz après l’ouragan Katrina

 

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