Five Easy Pieces, une pièce pour tous les Belges, sans frontière linguistique

2018 JANVIER 30

Au printemps dernier, 24h01/Cult’uur vous proposait une interview du metteur en scène Milo Rau, alors tout juste nommé à la direction du NTGent (Théâtre National de Gand). Sa pièce sulfureuse Five Easy Pieces, qui reconstitue l’affaire Dutroux en faisant monter sept enfants sur les planches, est à (re)découvrir prochainement en Flandre et en Wallonie.

Par Estelle Vandeweeghe

Lorsque l’on pénètre dans la salle Jacques Huisman du Théâtre National à Bruxelles, les (très jeunes) acteurs sont déjà sur scène. L’un d’entre eux se cure le nez puis porte le doigt à sa bouche. Pas de doute, nous sommes bien en présence d’enfants. Il faut bien avouer que nous avions un peu d’appréhension à voir une pièce presque intégralement interprétée par des enfants. La musique d’attente accueillant le public avant l’extinction des feux, digne d’une publicité pour friandises ou autre annonce mielleuse, avait de quoi amplifier cette crainte.

Avec Five Easy Pieces, Milo Rau chercherait-il à susciter l’attendrissement du spectateur avant même l’ouverture du rideau ? Ce serait mal connaître cette figure majeure du théâtre politique et sulfureux, qui a en outre traité par le passé du génocide rwandais dans Hate Radio, des jeunes partant faire le djihad dans Civil Wars, ou encore de la question identitaire à l’heure de la crise migratoire dans Empire.

« Qui veut jouer Marc Dutroux ? »

D’emblée, Milo Rau décide de prendre une distance – nécessaire – vis-à-vis d’un drame sordide qui a ébranlé la Belgique : l’affaire Marc Dutroux, accusé d’enlèvement, séquestration, viol et meurtre. Il imagine et met en scène un casting saugrenu destiné à reconstituer l’histoire de l’homme le plus détesté du pays. Le directeur de casting appelle ainsi un à un les enfants pour finalement demander au groupe de choisir leurs rôles, en commençant par un abrupte « Qui veut jouer Marc Dutroux ? ».

Seul adulte sur scène, l’acteur Peter Seynaeve et son jeu ambivalent, ironique et manipulateur, provoque les rires de l’assemblée, aidé par les performances des acteurs en herbe, exécutées avec un naturel sans faille.

Le spectateur sera ainsi tiraillé tout au long de la pièce entre rire et gêne, devant ce jeu de pouvoir entre un adulte et sept enfants, et même entre enfants et autres êtres fragiles. Ainsi, lorsque le directeur de casting demande aux jeunes acteurs s’ils ont déjà tué et ce qu’ils ont ressenti en accomplissant un tel acte, l’un d’entre eux, après avoir évoqué ses neuf tombes de poules dans le jardin (parallèle osé avec les victimes de Dutroux ?), déclare en évoquant sa découverte d’un oiseau agonisant: « Au début j’ai eu peur, et puis … j’ai ressenti un sentiment étrange, un sentiment de pouvoir ».

Dans Five Easy Pieces, Milo Rau alterne ainsi passages d’une grande drôlerie – comme lorsque l’espiègle Winne, qui joue le rôle de l’agent de police, explique que ses parents hippies le considèrent comme un « pooeir » (proxénète, le spectacle étant en néerlandais), ce qui au goût du directeur de casting, est de l’abus de détail – et moments de grande et sombre détresse, lorsque la plus jeune actrice du groupe, Rachel (10 ans) joue à demi-nue le rôle de Sabine Dardenne (l’une des deux victimes de Marc Dutroux retrouvées vivantes), faisant ainsi à ses parents le récit de l’horreur qu’elle vit au quotidien, préférant « la cave à la chambre d’en haut », chambre dans laquelle elle subissait les agressions sexuelles de Dutroux.

Est là toute la finesse de Milo Rau, toujours maître dans l’art d’intégrer du comique dans le dramatique, de repousser les limites du politiquement correct – et celles du spectateur.

Histoire(s) de la Belgique

Au-delà de la reconstitution documentaire de l’affaire Dutroux, c’est toute une partie de l’histoire de la Belgique que ces jeunes acteurs sont appelés à retracer.

En cinq chapitres, partant de l’indépendance du Congo (ou est né Dutroux) et de l’assassinat de Patrice Lumumba (éliminé sur scène le jeune acteur qui joue le roi Baudouin), puis par le témoignage d’un père Dutroux isolé, peinant à comprendre là où il aurait manqué à ses devoirs de parent, évoquant le manque de coopération entre Flandre et Wallonie – « Traverser la frontière entre Flandre et Wallonie revenait alors à passer du Mexique aux États-Unis » – pour finir par l’enterrement d’une des victimes de Dutroux, Milo Rau prouve une fois encore sa capacité à questionner l’humain sous toutes ses facettes.

Pour Five Easy Pieces, comme pour l’ensemble de ses mises en scène, Rau, formé à l’école de Pierre Bourdieu, a privilégié son approche « qualitative », en partant en immersion dans le milieu de ses sujets, ici les proches de Dutroux, les enfants, etc.

Et si certains spectateurs pourraient être déçus par le manque d’informations ou de détails sur l’affaire Dutroux (ce que nous confiait le metteur en scène dans son interview de mai dernier), nul doute que ces « cinq pièces faciles » (nommées telles quelles en rappel aux partitions de piano pour jeunes pianistes débutants) ne laisseront personne indifférent, et certainement pas les premiers concernés par ce trauma qui fait tristement partie de notre histoire, nous, Belges, sans frontière linguistique.

Five Easy Pieces, de Milo Rau

Le 2 février au Cultuurcentrum De Factorij à Zaventem

Du 23 au 25 février au Théâtre National Wallonie-Bruxelles

du 02 au 03 mars au Palais des Beaux-Arts de Charleroi

 

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