« J’ai l’impression de n’avoir jamais rien fait »

2017 FÉVRIER 22

Gipi, auteur de romans graphiques reconnus, lauréat du Prix du meilleur album au Festival d’Angoulême en 2006 avec Notes pour une histoire de guerre, est un peu fou ­– c’est lui qui le dit – et très humain – ça, c’est nous. Il a, pêle-mêle : des problèmes dans sa tête, des trous de mémoire étonnants, un passé turbulent, un terrible besoin d’amour (mais il s’améliore), une angoisse profonde de la mort et surtout des envies d’histoires et de dessins qui ne passent pas. Il s’apprête aussi à publier un nouveau livre, alors que le Musée de la Bande Dessinée lui consacre en ce moment une exposition. C’est à cette occasion que « 24h01 » l’a rencontré.

Par Emilie Garcia Guillen et Niek Verheyen

Gipi BD dessinateur

Ça fait maintenant dix ans que vous publiez des livres en BD. À l’occasion de cette rétrospective, vous vous êtes replongé dans votre histoire. Percevez-vous une cohérence dans votre œuvre ?

Ce que je vois, c’est que je fais un parcours. Quand j’avais 19 ou 20 ans, je créais beaucoup de bordel dans la rue avec mes amis et je me disais : un jour, je veux raconter ça, tout ce qui m’arrive. Mais je ne savais pas encore comment. J’ai réussi à 37 ans quand j’ai publié mon premier livre. Ensuite, à la mort de mon père, j’ai pensé qu’il fallait que je le raconte, parce que je n’avais jamais parlé avec moi-même. Je n’avais jamais pensé à ma relation avec mon père. Sa mort a été un moment terrible, et j’ai imaginé que je pouvais me soigner de cette douleur en racontant sa vie. Plus tard encore, j’ai essayé de comprendre les problèmes dans ma tête, dans une histoire où je parlerais de moi, et c’est devenu Ma vie mal dessinée. Puis j’ai commencé à me détacher de cette attention sur ma personne et j’ai fait La terre des fils, où je ne suis pas dans l’histoire. Et j’en suis content.

Qu’est-ce qui a changé avec La terre des fils, votre nouvel album ?

J’avais l’envie de faire une vraie histoire, ce que je n’avais jamais fait. Peut être un peu dans Notre histoire de guerre, mais dans les autres, je parlais de moi, et je disais au lecteur : il faut que tu m’aimes ! Ce n’est pas bien : demander de l’amour à des personnes que tu ne connais pas, ce n’est pas du vrai amour. Avec La terre des fils, je suis content d’avoir arrêté de demander de l’amour pour moi. Maintenant, j’espère que ce qu’aime le lecteur, c’est mes personnages et l’histoire, pas moi.

L’amour du lecteur est encore nécessaire après avoir reçu le prix du meilleur album à Angoulême et la nomination pour un prix Eisner ?

J’espère maintenant que le besoin d’amour, c’est du passé. C‘était un vrai problème, j’ai un peu honte, par exemple pour Ma vie mal dessinée. Je suis content que le livre soit honnête, mais je ne suis pas content d’avoir dû être honnête dans mon travail. J’ai publié mon premier livre à 37 ans, quand j’ai trouvé ma propre voix, ce qui n’a pas été facile. Mais après, j’étais très présent dans mes BD. Avec ma voix.

De quelle façon travaillez-vous ?

Je cherche toujours une nouvelle histoire, une nouvelle technique, une nouvelle façon de raconter. Je suis toujours en train de fuir. Je ne sais pas pourquoi. Je m’échappe. Je ne veux pas refaire. Par exemple, Ma vie mal dessinée a été un grand succès de ventes en Italie, mon éditeur m’a demandé de faire un deuxième tome. C’était une bonne idée, parce que ça me permettait de manger, mais je n’y arrivais pas.

Je commence toujours avec une histoire. J’écris toujours comme au cinéma, avec un script. J’écris l’histoire et après, je la mets en scène, ça ressemble beaucoup au film.

On remarque en effet des changements de techniques dans La terre des fils…

Quand j’ai commencé La terre des fils, je savais que je n’allais pas utiliser mes techniques habituelles : la couleur et la voix-off. Comme c’était nouveau, j’avais très peur. D’autant plus que j’avais décidé de mettre le rythme des personnages en évidence, ce qui n’est pas facile sans la voix-off. Et je ne suis pas très fort en noir et blanc, j’ai toujours exprimé des émotions à travers la couleur. C’était vraiment très difficile, mais ça m’a fait du bien : c’est du dessin pur. Je me sens plus dessinateur maintenant. On me parlait toujours de mes paysages et de mes aquarelles, mais c’est hyper facile pour moi, c’est comme si je trichais. Pour une fois, ceci c’est vraiment de la BD, le dessin.

Justement, quel rapport entretenez-vous à la BD et aux autres arts ?

Je ne lis pas beaucoup, ni de livres, ni de BD. Je joue de la musique, je réalise des courts-métrages, j’écris, je joue à des jeux vidéo. Maintenant, je suis en train de tourner un petit film. J’écris aussi un roman, que je ne vais pas publier, parce qu’il n’y a pas de dessin. J’ai fait un rêve où j’étais dans une librairie, je prenais mon livre et il était tout gris, vide. Ça m’a fait du mal. Mais je continue à chercher d’autres choses. Et ça m’aide parfois : si je filme, ça me fait regarder en plans. Et grâce à la musique, je travaille le rythme… Comme ça, je reviens toujours à la BD.

La BD vous apporte quelque chose de plus ?

Ma première motivation pour continuer à faire de la BD, c’est qu’on est libre. A la différence du cinéma, tout est possible. En plus, j’ai dessiné toute ma vie, je suis plus fort avec le dessin qu’avec la caméra. Même si c’est tentant de travailler avec des gens et que le cinéma, c’est très amusant. J’ai fait un vrai film, c’était un flop commercial.

Écrivez-vous pour vous ou pour les lecteurs ?

Pour les lecteurs. Je ne les oublie jamais. Je ne travaille pas pour produire des effets, par exemple pour les faire pleurer, mais je garde toujours en tête que ça doit être facile et clair, même si j’expérimente. À mes étudiants en BD, je dis toujours : quand quelqu’un va lire votre travail, il ne vous aimera pas et il ne faut pas qu’il vous aime. Il doit avoir quelque chose en main qui est facile, agréable, qui fait tourner les pages jusqu’au bout. Quand je fais un livre de 80 pages en noir et blanc, je dois mettre quelque chose en couleur, ça fait du bien. Dans Ma vie mal dessinée, qui est en noir et blanc avec beaucoup de textes, j’ai mis des blagues pour faire rire. Comme ça, ça passe.

Peut-on vous qualifier d’auteur humaniste ?

Si c’est dans le sens de Kurt Vonnegut (auteur américain, connu pour Abattoir 5, roman anti-guerre sur les bombardements sur Dresde, ndlr) par exemple, ça me flatte. J’ai une grande confiance dans l’être humain, mais pas dans les sociétés.

Le livre qui m’a vraiment changé, c’est Maus. J’avais 35 ans et je me suis dit : avec la BD, on peut tout faire. Je pense toujours à l’holocauste, ça me touche beaucoup. J’étais très jeune quand j’ai visité Dachau, les chambres. Je n’arrive jamais à comprendre que l’humain puisse faire quelque chose à l’autre. Et j’ai peur que ça recommence.

Dessin de GIPIUne expo sur la BD, qu’est-ce que ça peut bien apporter, selon vous ?

Mes BD, ce sont des histoires, c’est fait pour être en livre. Mais quand j’étais jeune, j’allais à des expositions des dessinateurs : je voulais m’approcher le plus possible de la planche pour regarder. Pendant une exposition, je pense toujours à ça, aux jeunes qui ont faim de découvrir la manière dont c’est fait et à qui ça peut faire du bien. C‘est pour ça que j’aime bien exposer mes planches.

Et quel effet ça vous fait de voir cette rétrospective ?

Je vois comment je travaillais avant : j’étais beaucoup plus libre avant dans le dessin et la couleur. Maintenant je suis trop vieux, trop traditionnel, à la recherche de quelque chose de plus classique, plus ordinaire. Je travaille beaucoup plus dans la précision, peut-être trop. Quand j’étais jeune et que quelqu’un que j’aimais beaucoup vieillissait mal, je me demandais toujours s’il s’en rendait compte…

Ce qui est émouvant, c’est que je revois des planches que j’ai vendues dans le passé. En effet, après la sortie d’un livre, j’étais pendant longtemps obligé de vendre toutes mes planches originales pour pouvoir travailler une année sur un prochain livre, parce que c’est dur de vivre de la BD en Italie. Maintenant, ça va un peu mieux pour moi.

L’exposition me touche aussi parce que j’ai toujours eu l’impression de n’avoir jamais rien fait, rien dessiné, rien écrit. Je me souviens seulement de mon dernier livre. Je sais que ce n’est pas vrai, mais quand je pense à mon passé, je pense que j’aurais dû travailler, dessiner, plus que ce que j’ai fait. Quand j’ai vu l’exposition, j’ai découvert que j’avais dessiné, que j’avais fait quelque chose. Je l’oublie toujours, je ne sais pas pourquoi.

Pourtant, vous êtes déjà tourné vers le futur…

Mon prochain livre, sur lequel je commence à travailler maintenant, c’est une réflexion philosophique de science-fiction. Pour la première fois, j’ai une bonne histoire. Jusque maintenant, toutes mes histoires marchaient sur l’émotion, mais cette fois, j’ai une super intrigue. C’est très dur à dessiner.

Ca va être un gros livre de 400-500 pages, parce que j’ai toujours peur de la mort, je pense toujours que je vais mourir le lendemain du jour où je finis le livre. C’est pour ça que mes livres deviennent de plus en plus longs et que je les enchaîne : comme ça, je ne vais pas mourir. Je suis fou ! Et cette prochaine histoire c’est sur notre besoin d’illusions, nos rêves… Si on a une dépression, on a l’impression de voir les choses sans voile, mais on ne peut pas vivre comme ça. Et dans l’histoire, il y a un personnage qui voit les choses comme elles sont. Ça m’est arrivé : tu vois tout en noir mais en même temps tu es fier, parce que tu vois vraiment. Ça donne une force horrible. Tu deviens un peu un prophète.

 

La terre des fils paraît en mars chez Futuropolis.

L’exposition Gipi ou la force de l’émotion est au Musée de la Bande Dessinée, rue des Sables 20, Bruxelles, jusque 3 septembre.

GIPI la terre des fils

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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