2018 JANVIER 23

Sophocle et ses prisonniers ouverts

 

Les metteurs en scène Camille Sansterre et Julien Lemonnier imaginent, dans une prison ouverte lovée sur une île, des détenus qui apprennent le théâtre. Ce regard à ras du sol montre ce qui fonctionne et ne fonctionne pas sans essayer de rien résoudre. Une invitation réussie à écouter les détails.    

Par Emilie Garcia Guillen

À l’origine de La Compatibilité du caméléon, un reportage photographique paru dans la passionnante revue 6Mois. L’île de Bastoy, en Norvège, expérimente un mode d’incarcération originale, fondé sur la confiance et la liberté de mouvement, la réadaptation au monde extérieur et le réapprentissage du vivre-ensemble. Encadrés par plus de soixante employés, une centaine de détenus en fin de peine nettoient les plages, élèvent des animaux, font du sport et se forment à un nouveau métier. La vie à Bastoy repose sur des règles de respect et de non-violence, sanctionnées par un retour dans leur prison d’origine pour ceux qui les enfreindraient. Les résultats mesurés par les statistiques donnent à réfléchir : le taux de récidive moyen après un passage à Bastoy est de 16 %, contre 60 % aux États-Unis.

 

Intéressés par cette initiative atypique, Julien Lemonnier et Camille Sansterre, les metteurs en scène de la compagnie PHOS/PHOR, ont mené pendant plusieurs années un important travail de recherche sur l’expérience carcérale, rencontrant des professionnels, multipliant lectures et visionnages. A partir de ce matériau documentaire, ils ont construit une fiction ancrée dans une prison ouverte installée sur une île, où les détenus pratiquent différentes activités dans un environnement structuré mais peu contraignant afin de renouer les fils de leur vie. Fuzia, Théophile, Elsa et Frédéric, les quatre détenus sur lesquels se focalise l’histoire, suivent ainsi chaque jour un atelier théâtre avec Vincent, qui a l’ambition de leur faire découvrir Sophocle. La pièce propose ainsi une immersion dans le quotidien de cet atelier au fil des séances qui voient peu à peu naître des relations entre les participants, avec Vincent et avec la tragédie antique.

 

On pourrait, a priori, tout redouter de cette Compatibilité du caméléon : le récit initiatique de l’illumination théâtrale, le pathos des destins brisés, le propos distancié ou maladroit sur le désastre des prisons… Elle évite ces écueils, en faisant le pari d’un théâtre relevant davantage de l’enquête sociologique de terrain que du discours surplombant et désincarné. La question politique et sociale est ainsi traitée à travers le prisme de micro situations, sans que jamais ne soient lâchés le jeu, les personnages ou les relations. La finesse du texte réside justement dans le fait qu’elle n’aborde jamais frontalement les grands enjeux que le dispositif de la prison ouverte soulève, pour déplacer le regard vers ce qui se joue, au fil des jours, dans les lieux de l’expérience. Et dans le local de l’atelier théâtre, les instants de grâce le disputent à la banalité la plus triviale ; les problèmes techniques côtoient l’apprivoisement maladroit de la langue de Sophocle ; les éclairs de saisissement alternent avec l’ennui.

 

C’est tout l’art de la compagnie PHOS/PHOR de nous donner à voir ce qui fonctionne et ne fonctionne pas, ce qui bloque et ce qui surgit, ce qui change et ce qui demeure, sans essayer de rien résoudre. Camille Sansterre et Julien Lemonnier ont beaucoup regardé les films du photographe et réalisateur Raymond Depardon, et ça se voit : on se délecte à observer la gaucherie des corps, les gestes répétés, les regards, les éclats de voix et les silences. Comme dans les meilleurs récits sociologiques, il y a chez PHOS/PHOR une qualité d’écriture vivifiante, qui naît des rythmes heurtés des personnages, des accrocs de la rencontre, des désirs qui s’entrechoquent. Et comme dans les meilleurs films documentaires, les comédiens sont excellents, façonnant pour chaque personnage une pâte extrêmement singulière et précise qui fait d’eux des êtres vivants, bourrés de manies, d’envies boiteuses et de lignes courbes.

 

Un peu à la manière des films de Frédéric Weisman, cette approche de la vie fourmillante d’une institution pourrait se poursuivre pendant des heures, sans que jamais se dessine une conclusion et sans qu’on réussisse précisément à situer le propos.

 

Pourtant, dans ce regard à ras du sol, on en comprendrait quelque chose difficile à capter d’un autre point de vue : toute la justesse de la pièce réside précisément dans son invitation à être attentifs, à regarder dans les coins et écouter dans les détails. C’est une exigence rare, qui donne envie d’accompagner PHOS/PHOR dans leurs prochains déplacements.

 

Les représentations ont lieu

du 16 au 27 janvier à 20h00 

au Théâtre de la Vie 

 

 

 

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