Entretien avec Paul Duan, le génie des algorithmes

A seulement 23 ans, le prodige Paul Duan est à la tête d’une start-up pas comme les autres. Chez Bayes Impact, ni brevets, ni recherche de profits : l’ONG créée par le très jeune Franco-Chinois veut sauver le monde, tout simplement. Et en open-source. Sa dernière arme s’apprête à voir le jour en France : un logiciel qui optimise les données de Pôle Emploi et offrira bientôt à tous les chômeurs un accompagnement ciblé. A terme, l’objectif est de réduire drastiquement le taux de chômage dans l’Hexagone. Extraits de notre rencontre à Paris avec ce « petit génie des algorithmes », déjà passé par Sciences-Po Paris, Berkeley et la Silicon Valley, à quelques jours du lancement de son programme dans toute la France.

Valentin Dauchot

(L’intégralité de l’entretien paraîtra sous forme illustrée dans le numéro 7 de 24h01. Paul Duan y racontera son enfance, ses convictions, ses désillusions et, bien entendu, ses projets futurs.)


Paul Duan
 : « Si tu décides de faire quelque chose de bien pour la société, tu commences par améliorer la situation à ton niveau. En distribuant de la soupe aux sans-abris, par exemple, tu peux trouver un système qui te permet de réduire le temps d’attente ou décider d’inverser deux cuistots pour rendre la chaîne plus efficace. Concevoir un algorithme, c’est une façon de faire exactement la même chose, mais à grande échelle. »

« Le point de départ est le suivant : nous prenons tous nos décisions sur base de l’information dont nous disposons. Plus nous avons d’informations, meilleure est notre prise de décision. Aujourd’hui, ère du numérique oblige, la plupart de ces informations ont été digitalisées. Cette masse énorme et extrêmement riche, le fameux “Big Data”, nous permet de prendre des décisions beaucoup plus fines qu’avant, mais d’un autre côté il y a beaucoup trop de données pour qu’une seule personne puisse les traiter. On a donc inventé des algorithmes, des recettes, pour que les machines traitent ces données à notre place. »

Un « petit con » qui vous veut du bien

Duan Paul« Cette révolution technologique permet à des petits cons comme moi de toucher directement des millions de personnes en créant ou en améliorant des algorithmes. Elle est utilisée dans la plupart des entreprises, mais pas encore dans le secteur social, qui est vraiment resté à l’âge de pierre. En 2014, j’ai donc décidé de créer Bayes Impact, une ONG dont l’objectif est de mettre la gestion des données au service de la population.

Nous avons commencé par travailler avec la mairie de San Francisco pour optimiser les trajets des ambulances à l’aide du Big Data. On a également aidé une ONG active dans la microfinance pour qu’elle puisse réaliser des économies et accorder plus de prêts à des coûts plus faibles. Mais nous fournissions essentiellement des conseils. Avec le temps, ma vision s’est affinée et j’ai réalisé deux choses. D’abord, qu’œuvrer pour le bien commun était trop vague, qu’il ne fallait pas donner des instructions mais faire les choses soi-même, ne plus délivrer des conseils, mais créer un logiciel. Ensuite, que régler les problèmes à l’échelle d’une société imposait beaucoup de contraintes et coûtait excessivement cher, ce qui nécessitait inévitablement de nous concentrer pendant des années sur de très gros projets. Et là, l’évidence s’est imposée : une structure opérationnelle qui fait du bien à l’échelle de plusieurs millions de personnes, ça s’appelle un service public. Les services publics ne fonctionnent pas comme ils devraient aujourd’hui, or nous on peut utiliser la technologie pour les rendre plus efficaces. »

La naissance du projet « pôle emploi »

« Nous avons décroché un premier contrat pour la Maison Blanche qui voulait optimiser le retour des vétérans américains à l’emploi. À peu près au même moment, on a travaillé avec des hôpitaux sur un projet de prédiction du risque de complication des patients. Puis, en juin 2015, j’ai dû retourner en France pour renouveler mon visa. Comme je commençais à me faire un nom, j’ai été invité à donner une conférence sur Bayes Impact à Paris. Pour illustrer l’impact potentiel du Big Data sur les services sociaux, j’ai pris un exemple susceptible de parler à tout le monde : l’emploi. J’ai dit à l’assemblée : “Imaginez qu’on utilise la Data pour optimiser Pôle Emploi. Avec une gestion plus efficace, on pourrait réduire le chômage en France de 10%”.

« J’ai passé des nuits entières à étudier le sujet et à consulter des spécialistes. Au bout de trois semaines, je me suis dit que je tenais quelque chose. » Ce n’était qu’un exemple, mais il s’est passé deux choses : un, les gens m’ont pris au mot. Et deux, le système informatique des visas pour les Etats-Unis a planté pendant trois semaines. Je me suis retrouvé coincé en France et, comme cette conférence avait suscité pas mal de réactions, j’ai décidé de développer cette idée. J’ai rencontré des travailleurs de Pôle Emploi, des demandeurs, une journaliste qui avait fait un documentaire sur la thématique, etc. J’ai passé des nuits entières à étudier le sujet et à consulter des spécialistes. Au bout de trois semaines, je me suis dit que je tenais quelque chose.

De retour aux Etats-Unis, j’ai réalisé que je si je voulais développer ma propre vision dans un service comme Pôle Emploi, je devais passer par tout en haut. Pendant l’été 2015, je rencontre plusieurs personnalités. Je reviens en France où j’obtiens un entretien avec la ministre française du Travail Myriam El Khomri qui me donne directement accès au patron de Pôle Emploi. »

Transformer le chômeur en doctorant

« La recherche d’emploi en France, c’est incompréhensible : si le demandeur ne dispose pas d’un doctorat en recherche d’emploi, impossible de s’en sortir. Il y a tellement d’informations éparpillées un peu partout que les individus sont perdus. Pourtant, le potentiel est énorme car la base de données de Pôle Emploi est d’une richesse incroyable. Imaginez un peu ce que l’on peut faire lorsque l’on met ensemble tous les conseils possibles et imaginables sur une recherche de job réussie. Si on fait le lien entre toutes les bases de donnée de Pôle Emploi, toutes les formations existantes, tous les conseils d’accompagnement, et que l’on met tout cela dans un seul package réalisé sur mesure pour chaque demandeur, le tout via un outil très simple, disponible sous forme de site web ou d’application mobile, qui accompagne le demandeur du début à la fin de la procédure ?

Concrètement, ça donne quelque chose comme ceci : « Sur base de mon modèle, je vois que tu es similaire à telle ou telle personne et que dans cette situation on trouve telle ou telle perspective.« Il va y avoir de plus en plus de chômeurs, l’emploi à vie est révolu, alors si chacun d’entre eux se comporte de manière plus rationnelle, tout le marché sera fluidifié. » Les données m’indiquent que ta stratégie de reclassement n’est pas terrible et que si tu la suis, ça prendra des mois, mais voici toutes les alternatives – plus rapides – qui t’offrent de meilleures perspectives. » Avec un tel outil, n’importe quel chercheur d’emploi aura autant d’informations que s’il avait un doctorat en recherche d’emploi.

Il y aura bien un maillage initial avec un conseiller, mais globalement c’est le demandeur d’emploi qui sera le principal acteur de son replacement. Il n’est pas là pour cocher les cases, il est là en tant qu’expert de son parcours et de son avenir. On crée un outil facile, rassurant et intuitif qui oriente les gens sur la bonne voie. Le message clé c’est vraiment ceci : il faut dé-stigmatiser les chercheurs d’emploi. Il va y en avoir de plus en plus, l’emploi à vie est révolu, alors si chaque chercheur se comporte de manière plus rationnelle, tout le marché sera fluidifié. »

Pas un euro de bénéfice, un projet « open source »

« Deux éléments sont absolument essentiels dans notre démarche : primo, nous ne gagnerons pas un euro sur cette opération. Nous avons le statut d’ONG et nous sommes entièrement financés par des mécènes et des apports personnels. Mais en contrepartie, nous voulons rester totalement indépendants. L’autre élément majeur, relève du fait que le projet est totalement open source. Cela signifie que les codes qui définissent notre algorithme sont accessibles à tous. Si demain n’importe qui détecte une faille ou développe une meilleure idée que la nôtre, il peut télécharger le code, le modifier et proposer son idée. « La plupart des start-up de la Silicon Valley comme Uber ou Airbnb se targuent d’apporter des solutions à des problèmes contemporains, mais disent ensuite : “la solution nous appartient”. »La volonté est réellement de créer un service public qui s’aligne avec le citoyen. C’est là que se situe l’une des différences fondamentales avec d’autres start up de la Silicon Valley comme Uber ou Air BNB qui se targuent d’apporter des solutions à des problèmes contemporains, mais qui disent ensuite “la solution nous appartient”. »

« Le projet Pôle Emploi sera officiellement lancé dans toute la France d’ici la fin de l’année. Notre objectif, maintenant, c’est d’en faire un coup d’éclat et d’installer notre programme dans d’autres services citoyens comme la santé ou l’orientation scolaire. Je comprends que certaines personnes puissent être réticentes, que la technologie ou le Big data puissent être mal perçus. Toute technologie puissante peut être utilisée pour le bien comme pour le mal. Mais pendant qu’on passe notre temps à critiquer en Europe, les Américains développent leurs programmes puis nous les imposent. Moi je pense qu’il faut prendre les devants et avoir une vraie vision. »

Propos recueillis par Valentin Dauchot

 

 

 

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