Genève, au début des années 1990. Robert va vivre les premières heures du Web, la ferveur de l’invention dans les corridors sordides du CERN, le manque d’argent, le scepticisme de son public. Jusqu’au mois d’avril 1993, où tout est sur le point de basculer.

Auteur : Quentin Jardon
Rubrique : Temps forts
Retrouvez Cet Article dans le numéro 11

Devant 80.000 spectateurs et 1 milliard de téléspectateurs, une maison se soulève comme un moine en lévitation. Laissant apparaître, resté au sol au centre de la foule, un homme en train de pianoter sur son ordinateur. La speakerine déclame, cérémonieuse : « Ladies and gentlemen, the inventor of the World Wide Web, Sir Tim Berners-Lee ». Un temps intimidé par l’immense enceinte d’un stade qui s’égosille, le dos légèrement courbé, le regard qui cherche un appui, Tim Berners-Lee finit par se dresser pour répondre à l’ovation de la masse indiscernable dans la nuit en frappant des mains d’une manière singulière. Il est sans doute peu commode, pour un chercheur informaticien de 56 ans, de soudain jouer la rock star. Qu’importe, les organisateurs de la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques de Londres 2012 auront réussi la prouesse de rendre spectaculaire l’action de taper sur un clavier. Dans un jeu de lumière à plusieurs dizaines de milliers de dollars, une phrase s’affiche dans les gradins, visible depuis le ciel : This is for everyone.

Dix-sept ans plus tôt, le 9 mars 1995, une brochure jaune intitulée World-Wide Web circule au sein du CERN, l’Organisation européenne pour la recherche nucléaire basée à Genève. À peine trois pages destinées à définir le principe du Web au tout-venant, un graphique qui montre l’évolution fulgurante du trafic mondial – orné d’une flèche pointant le moment où le grand rival Gopher, une application en partie similaire au Web, est définitivement surpassé – et un bref coup d’oeil dans le rétro, How it started. Première phrase : « Tout commença en 1989, quand Tim Berners-Lee et Robert Cailliau proposèrent un système d’informations distribué basé sur l’hypertexte à destination du CERN. » Le document est signé par ce même Robert Cailliau, ignoré par la cérémonie d’ouverture des XXXe Olympiades alors qu’il aurait, d’après la brochure, co-créé le Web.

Qui est Robert Cailliau ? Les quelques articles de presse à son sujet divergent. On le présente tantôt comme l’inventeur du Web, tantôt comme son co-inventeur ou son co-développeur, tantôt comme un physicien qui a cru dès le début à la proposition du Britannique Tim Berners-Lee pour un système d’informations partagé, plus tard le World Wide Web. On sait qu’il est Belge. Né à Tongres, dans le Limbourg, en 1947. Ingénieur en mécanique des fluides diplômé de l’Université de Gand, avec une spécialisation en informatique obtenue au Michigan, aux États-Unis. Il effectue son service militaire à l’Académie Royale Militaire de Bruxelles, où il est affecté en tant qu’infirmier auxiliaire avant de s’arranger pour être enrôlé comme programmateur informatique, passant ses journées à inventer – et surtout tester – des jeux vidéo de guerre. Le CERN l’engage en 1974 pour améliorer le système de contrôle d’un accélérateur de particules. À partir de 1990, associé à Tim Berners-Lee, il se consacre pleinement au Web, jusqu’à sa retraite en 2007. Participe encore, de-ci de-là, à des conférences. Cède de plus en plus rarement aux insistances de certains journalistes pour leur accorder une interview. Avant de se faire cette promesse radicale en 2013 : il n’apparaîtra plus jamais dans les médias. L’ancien prêcheur fait voeu de silence. Même en conférence, l’oiseau devient rarissime. On l’a encore vu à Fribourg, en novembre 2016, puis au CERN, en septembre 2017, sa dernière apparition publique. « Il a accepté mon invitation parce que le titre de la présentation ne contenait ni le mot “Web”, ni le mot “Internet”, parce que son ami Yves Bolognini m’a servi d’intermédiaire et parce que sa fille enseigne à Fribourg », replace Philippe Lang, l’organisateur de la conférence de 2016. Il en faut, des conditions à réunir, pour que l’ingénieur de 71 ans capitule. Déjà méconnu du grand public, Robert Cailliau semble désormais se complaire dans l’anonymat, profitant du calme du pays de Gex où il vit, à l’orée des grandes forêts, pour apprendre à piloter des avions. À quelques kilomètres du CERN, là où tout a commencé.

J’essaye, moi aussi, de le rencontrer. Désespérément.

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