Au cours de cet épisode, qui s’étale sur les années 1993 et 1994, les Américains vont s’emparer du Web. Ils sentent que ça peut rapporter gros. Au grand dam de Robert, amoureux de l’Europe, qui ne conçoit pas que le Vieux Continent laisse passer le train. Il va toutefois jouer son va-tout à Bruxelles. Sans Tim, son associé des débuts, avec qui la collaboration se morcelle.

Texte : Quentin Jardon
Rubrique : Les histoires
Retrouvez Cet Article dans le numéro 12

Le Woodstock du Web

Robert a fait ses calculs : en dessous de 58 participants, il sera en déficit. C’est lui qui devra combler le trou de sa poche puisqu’il n’a pas obtenu d’autorisation formelle du CERN pour organiser son événement. La première édition des Conférences internationales du World Wide Web, dont il est le grand ordonnateur et le président, aura lieu du 25 au 28 mai 1994. Au CERN, bien sûr, l’Organisation européenne pour la recherche nucléaire, dans les faubourgs de Genève. Là où, presque par hasard, le Web a vu le jour cinq ans plus tôt. Voici le programme : trois jours de conférences sur la philosophie de ce nouveau système d’informations, son déploiement commercial, les moyens de le protéger. Certes, c’est la première fois qu’un événement se consacre au Web ; certes, le nombre d’utilisateurs croît de façon irrésistible depuis plusieurs mois. Mais comment prévoir le succès d’une conférence, avec des moyens de promotion proches de zéro ?

Le 25 mai, aux premières heures, Robert fait les cent pas à l’entrée du CERN. À l’ouest, du côté français, se dresse un mur de montagnes au sommet desquelles des taches blanches rapetissent à mesure que l’été s’installe. Robert, ce matin-là plus que jamais, doit redouter l’échec. Il en a déjà suffisamment encaissé. S’est-il surestimé ? D’abord Tim qui, en 1989, a proposé un système d’informations plus élaboré que le sien. Puis Samba, son navigateur pour Mac, laid, caractériel, indomptable, déjà aux oubliettes de la science informatique. Robert n’a pas non plus réussi à convaincre le CERN d’engager des fonds, encore moins du personnel, pour soutenir le développement du Web. Ses relations avec Tim, devenu son associé, se sont envenimées. Quel est son héritage ? Impalpable, pour ne pas dire nul. Heureusement, personne ne l’a publiquement fait remarquer. Pas encore. Il n’a, pour lui, que sa foi. Lui l’athée, lui qui déteste viscéralement les religions, ne connaît pas d’égal pour évangéliser le Web. Sans la lumière portée par Robert, sans ce don qu’il a pour éclaircir la pensée de Tim, son projet aurait déjà pourri dans les caves du CERN.

C’est alors qu’au terminus de la ligne de tram reliant Genève au CERN, les gens commencent à affluer. Venus de Norvège, de Californie, de Tokyo, de Lyon, de Bruxelles, des concepteurs de navigateurs, des auteurs de sites Web, des grandes gueules de forums de discussion viennent débattre in real life. Ils se connaissent parfois par pseudo interposé ou par réalisation remarquée – « Ah, c’est vous, le site sur les fleuves d’Amazonie ? Bluffant ! » – « et vous, vous avez donc créé le navigateur Cello ? Je ne jure que par ça ! » Dans un désordre enthousiaste, on jubile d’être aux avant-postes de la révolution en cours. Les auditoriums débordent, Robert ne sait plus où donner de la tête, 400 personnes suent devant les speechs de Tim, Robert en refuse des dizaines d’autres faute de place, à l’extérieur les gens le supplient – « Je n’ai besoin de rien, pas de nourriture, pas de logement, juste une marche pour m’asseoir et écouter ! » Des reporters présents trouvent la formule qui fera mouche dans les journaux du lendemain : « C’était le Woodstock du Web ».

Interlude

Lézardes

Depuis plusieurs mois, j’implore Robert Cailliau, moi aussi. Je tente de le convaincre de bien vouloir me recevoir pour un entretien. Il campe derrière son silence pour des raisons en partie inexpliquées. Impossible de savoir si, à force d’insister, j’ai provoqué des fissures dans la digue qu’il a érigée au fil des ans. Impossible de savoir si elle est sur le point de rompre ou si mon entêtement l’a consolidée. En mars 2018, je décide d’attaquer Robert par le flanc : sa famille. Je sais que l’ingénieur à la retraite est le père d’au moins une fille et que celle-ci a – semblerait-il – transité par les universités de Fribourg et de Genève en tant que chercheuse en sciences agricoles. Après plusieurs coups de fil, j’apprends qu’elle n’est plus employée ni par Fribourg ni par Genève. Ne reste, sur Google, qu’une seule piste l’y menant : une association de naturalistes romands dont elle ferait partie et qui organise des excursions zoologiques dans les pâturages fribourgeois sur les traces de grenouilles, de couleuvres ou de chouettes hulottes. J’envoie un mail à l’adresse générale, en me présentant comme journaliste qui cherche à joindre Madame Cailliau, « experte en hépatiques ». C’est elle, en personne, qui me répond en me redirigeant vers son adresse mail privée. Sur laquelle je m’empresse d’étaler le véritable objet de ma demande : j’aimerais que la fille me parle du père, puisque ce dernier refuse de me voir. Je rafraîchis maladivement ma messagerie, scrutant une réponse de sa part. Après trois jours, rien.

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Fond pour le journalismeAvec le soutien du Fonds pour le Journalisme en Fédération Wallonie-Bruxelles

 

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