Le service militaire obligatoire fait son retour en Lituanie. Après la Géorgie et l’Ukraine, ce petit pays de trois millions d’habitants, dernier arrivé de la zone euro, craint d’être lui aussi dans le collimateur de la Russie. Une manœuvre rondement menée : les volontaires saturent déjà les rangs de l’armée et le budget de la Défense décolle. Mais la conscription est-elle une bonne stratégie ? Entre patriotisme et paranoïa, il n’y a qu’un pas. En route.

Auteur et Photographies: Chloé Glad

Rubrique: Dossier

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Making Of

L’armée lituanienne est un sacré bazar. Il faut s’imaginer : des bataillons qui n’étaient alors parfois remplis qu’à 50 % de leur capacité se retrouvent d’un coup saturés de grands ados. Des soldats professionnels côtoient soudain des novices, l’une des sections spécialement destinées à ces derniers étant avec ça en pleine refonte. Parfois même, les dortoirs sont trop petits, ou le compte est mal fait, et un jeune d’une autre unité se retrouve dans une chambre avec des « loups de fer ». C’est le cas de Martynas.

Notre rencontre était surréaliste. Il devait être 21 h ou 21 h 30, et comme d’habitude, les soldats fumaient leur dernière cigarette de la journée, éclairés par la lumière des dortoirs. Cinq minutes, top chrono. Alors qu’ils jouaient des coudes pour rentrer (c’est qu’il fait sacrément froid, en Lituanie) une voix anonyme a crié : « Bonsoir ! » Le temps de réaliser que je venais d’entendre du français, les militaires avaient déjà disparu dans l’obscurité.

En fait, en y réfléchissant, tout le long de ce reportage, j’ai été vernie. Tomber sur Ieva, la photojournaliste attitrée de l’armée, qui m’a ouvert toutes les portes et attiré mon regard sur quantité de détails autrement incompris ; être abordée par Karolis, que j’avais repéré dans le bus, mais qui semblait toujours trop occupé pour vouloir parler ; ou encore être assez dans les bonnes grâces de Kęstas pour qu’il exhorte ses soldats à nous ramener, Ieva et moi, à la capitale, une fois la cérémonie des bérets terminée. On s’est finalement retrouvées dans une petite bagnole pilotée par une amoureuse, et tandis qu’elle et son beau soldat se prenaient la main et se faisaient timidement des bisous, nous nous endormions sur le barda placé au milieu avec un sourire bête, attendries par le spectacle.

Et puis, j’ai eu de la chance de pouvoir dormir à la base, un étage au-dessus des « loups de fer » rien que pour moi (enfin, il y avait tout de même quelques enseignants venus assister à une soirée film-débat avec les soldats ; quand je vous disais que la Défense louchait vers l’éducation). En déambulant dans ces couloirs, je suis retombée sur Martynas. Mais rapidement, le sergent mugissait qu’il était temps de s’allonger, et il a fallu se revoir à Vilnius. C’est là-bas, les joues pleines de cake, qu’il m’émouvra en expliquant s’être aussi engagé car il a peur de « déconner du cassis » comme son père, et son grand-père avant lui. « Si je réalise quelque chose qu’ils n’ont pas fait à mon âge, j’aurai peut-être moins de chances de devenir fou. »

Si, à l’armée, on répète aux recrues qu’elles doivent oublier leur individualité, qu’elles sont « juste » des soldats, ce sont surtout des garçons et des filles comme les autres que j’y ai vus. Des jeunes comme moi. Avec des rêves, des failles et des quêtes d’absolu, dans un monde que personne ne comprend tout à fait.

Chloé Glad

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