En Belgique, 160.000 citoyens ont un handicap mental. Pour 12.500 d’entre eux, adeptes du sport, l’exercice physique est une manière d’exister. Avec les autres, comme les autres. En 2014, à Anvers, lors des premiers Jeux européens Special Olympics organisés en Belgique, ils étaient des milliers en piste. Certains d’entre eux ont accepté d’être suivis par des photographes devenus compagnons de route. Tous seront aux Special Olympics de La Louvière, en mai prochain. Fabrice, qui pratique le bocce, déclare : « Quand je perds, je ne me sens pas triste car je sais qu’un autre aura gagné. Sa victoire, c’est la mienne ». Les gens de cette trempe sont capables de changer le monde.

Auteur: Marcel Leroy

Photographies: Collectif

Rubrique: D’Ici

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Making Of

Special Olympics à La Louvière

Début mai, à La Louvière, épaulés par des professionnels et des bénévoles, des sportifs ayant un handicap mental vous invitent à suivre leurs efforts. Ne vous y trompez pas, les chronos et les scores importeront moins que la grandeur du marathon de la vie.

Je n’ai pas assisté aux Special Olympics d’Anvers en 2014. Par contre, dix photographes, cette année-là, ont mis leurs pas dans ceux de dix athlètes pour montrer ce que recouvre l’effort des sportifs ayant un handicap mental. Zehra Zayin, la co-directrice de Special Olympics Belgium, avait soutenu la démarche d’Olivier Papegnies. Autour de lui, une équipe de reporters avait fait boule de neige. Naquit le projet d’une exposition, puis d’un livre. Les photos abondaient. Manquait un texte pour les relier. Le hasard fit que, débarquant chez le graphiste Marc Dausimont pour discuter d’un projet de reportage avec Roger Job, grand compagnon de route devant l’Éternel, j’interrompis une réunion où il était question des mots devant épauler les images. Comme j’avais déjà travaillé sur le thème du handicap, j’ai complété l’équipe.

Là, je me suis demandé par quel biais raconter ce que je n’avais pas vécu? Et j’ai choisi de rendre visite aux athlètes, en compagnie de chaque photographe. Ensemble, nous regarderions les photos pour y accrocher des souvenirs et des réflexions. Jamais je n’oublierai ces voyages au pays des athlètes. Avec Roger chez Mathieu, à Stembert. Avec Éric chez Christian, à Vielsalm. Avec Olivier chez Micheline, à Overijse. Avec Frédéric chez André, à Keerbergen. Avec Gaëlle chez Fabrice, à Gemmenich. Avec Gilles chez Steven, à Bruxelles. Avec Virginie chez Christophe, à Genk. Avec Bas chez Quiten, à Mortsel. Avec Griet chez Berny, à Geel. Avec Johanna chez Julie, à Tellin.

Longue liste ? Eh oui, je les cite tous. En écrivant ces prénoms, je revois ces randonnées de l’hiver 2015, accomplies en l’espace de quelques semaines. Au départ, j’avais essayé de réfléchir à la manière d’évoquer les jeux d’Anvers et la pratique du sport quand on est une personne ayant un handicap. C’était difficile et j’ai tout oublié pour revenir à la base du métier. La rencontre. Avec l’athlète, dans son lieu de vie. Avec le photographe et ses images. À moi d’écouter, comprendre et prendre des notes. Pour en retenir des pans de ciel bleu, des nuées de grêle, des chemins sinueux dans la neige sur une colline, des cheminées qui fument, un canal qui se perd à l’horizon, un vélo au cadre rouge, des photos accrochées à des murs, des chats et des chiens, des parents et des amis, des expressions, des paroles, des rires, des émotions, des bribes de mélodies. Des êtres. Jamais je n’ai essayé de connaître le problème que devait affronter la personne qui m’honorait de sa confiance, comme elle avait fait confiance au photographe.

On parlait de l’atmosphère d’Anvers, de la vie, du vélo, du tennis, de la natation, de la course à pied, du foot, du badminton, du ping-pong, du basket, du judo, du bocce. Du sentiment de rejet quand un club ne veut pas de vous. De nos métiers. De nos vies.

Avec Fabrice, moi qui ne tire que des fausses notes de l’harmonica, je me suis retrouvé, à côté de lui, en train de jouer un air sur son Höhner patiné. J’ai tenté de percevoir comment ils voient la vie, réussissent à transformer nombre de moments en performances dont jamais ils ne se vantent. Me suis demandé par quelle grâce si rare ils avaient bien voulu partager avec un visiteur inconnu leur bien le plus précieux. Leur humanité. Micheline m’a parlé de la natation, du contact avec l’eau, qui te porte et te donne une énergie qui renforce celle que tu puises au plus profond de ton histoire. Berny m’a parlé du vélo qu’il a reçu parce que c’est un signe d’amitié. Pour André, la veste rouge des jeux d’Anvers est une seconde peau. Mais il n’a pas besoin de cette tenue pour être un grand athlète. Quinten a fait quelques mouvements pour me révéler la magie de la gym artistique. Heureux de s’exprimer. Le chien de Julie, Sampa, m’a fait fête. Et Christophe m’a dit, avec une sagesse rare : « Dites-vous bien que si vous éprouvez des difficultés à vous sentir différent, il n’y a pas de raison de ressentir de honte. J’ai appris à m’accepter comme je suis et à consentir des efforts pour progresser. J’apprécie la vie. Il faut croire en soi pour croire aux autres ». Et Mathieu m’a dit qu’il aime écrire. Je l’ai encouragé à écrire comme il évolue sur un terrain de basket : de toute ses forces et de tout son cœur.

En finale, je reviens à ce que me confiait Zehra. Cette jeune femme est mue par un esprit militant. Pour elle, on ne travaille pas pour les Special. On est membre d’une équipe. Les dix athlètes du livre sont des ambassadeurs chargés de dire au monde que 165 000 personnes, rien qu’en Belgique, vivent avec un handicap mental. Beaucoup sont engagés dans la vie. D’autres vivent dans des institutions où des gens les épaulent jour après jour. Dans cet espace où on n’a pas fait de photos, mais que l’on peut essayer d’imaginer. Dans ce monde-là, vivre est un sport extrême. Mais qui a conscience de l’intensité de ces existences ? Les proches, les équipes qui soignent, les bénévoles, savent. Mais il faut élargir le champ de cette reconnaissance.

Souvent je pense à ces rencontres avec des athlètes dont je me suis senti très proche en peu de temps. Tous nous sommes différents, tous nous sommes les mêmes. Tous devons être solidaires. Je suis comme eux. Un peu spécial mais si ordinaire, au fond. Et c’est rassurant. J’irai applaudir les athlètes des Special à La Louvière. Pas pour les exploits sportifs. Pour l’humanité qui rayonnera sur les terrains. Les photos du portfolio que publie 24h01 témoignent de cette réalité trop souvent recouverte par la glaciation de notre époque.

Marcel Leroy

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