Un laboratoire bruxellois travaille depuis dix ans sur une nouvelle branche de recherche : la robotique en essaim. Elle vise à coordonner des automates très simples pour qu’ensemble ils réalisent des tâches complexes, en créant un super-organisme à l’image de certains insectes sociaux. Les applications espérées : l’exploration d’un environnement hostile ou la colonisation de la planète Mars… L’avenir de l’homme serait-il à lire chez les fourmis ?

Texte de Gilles Bechet

Illustrations de Vincent Godeau

Rubrique: D’ici

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Making Of

Fasciné par l’intelligence artificielle et les robots, j’ai découvert l’existence et les travaux d’Iridia, au hasard de mes pérégrinations sur le web.

Il y a quelques années, j’avais déjà eu l’occasion de faire un reportage au laboratoire d’intelligence artificielle de la VUB où Luc Steels apprend aux robots à parler. Ici voilà autre chose, un labo de renommée internationale où des chercheurs s’inspirent des insectes sociaux pour faire travailler ensemble des robots pas trop couteux.

L’essentiel du travail se concentrait derrière les murs du bâtiment de brique rouge et de verre installé dans le haut de l’avenue Buyl. Après un premier contact téléphonique avec Marco Dorigo, la suite a été un peu plus ardue à mettre en place, le scientifique italien co-directeur de Iridia étant systématiquement aux abonnés absents ne répondait pas à mes mails successifs. J’ai dû me rendre sur place où une secrétaire a obligeamment doigté le code pour me faire rentrer. Pas la moindre trace de Marco Dorigo. Sa secrétaire, celle qui m’a ouvert la porte, l’appelle via skype. Il se confond en excuses mais il est à l’étranger et comme il vient de boucler un projet qu’il doit encore présenter à droite et à gauche, il n’a pas une minute à me consacrer. Il allait tout de même demander à l’un de ses chercheurs de me présenter une bande de robots. Poursuivant mon exploration des locaux, j’arrive devant la porte du bureau de Hugues Bersini, je toque et il m’invite à entrer avec un sourire accueillant. Il jette un œil admiratif sur le numéro de « 24h01 » que j’avais emporté avec moi et me promet de me recevoir plus tard pour un entretien un peu plus conséquent.

Après seulement quelques jours, je reçois un mail de Gaëtan Podevijn qui m’invite à observer une expérience qu’il réaliserait avec la bande de e-pucks que je décrirai dans l’article. Il m’ouvrira aussi les armoires d’Iridia où sont rangés les héros de Swarmanoid, à savoir le trio de foot-bots, hand-bots et eye-bots. Dans une autre pièce un grand plateau où s’amassent quelques dizaines de kilobots qui ressemblent à une petite boîte circulaire montée sur trois fines tiges. Plus tard, Hugues Bersini me reçoit pour me brosser le portrait d’Iridia et m’expliquer comment le concept même d’intelligence artificielle a évolué avec le temps et où elle en est arrivée aujourd’hui.

Alors que je ne l’attendais plus, je reçois un dimanche soir un mail de Marco Dorigo qui me demande si je peux me présenter le lendemain à son bureau à 11h. Il aura 30 minutes à me consacrer. Récemment nommé Docteur Honoris causa de l’université de Pretoria, invité à présider ou co-présider des symposiums aux quatre coins de la planète, le scientifique est détendu et souriant. Il insiste d’une part sur le travail méthodologique et conceptuel chez Iridia où beaucoup d’avancées sont réalisées sur ordinateur avec des simulations, d’autre part, il lie l’avancée de la robotique en essaim aux progrès dans la robotique individuelle. Je ne pouvais pas manquer de remarquer la rangée de fourmis de toutes tailles et de tous styles qui s’alignaient en procession dans un coin de son bureau, comme pour rappeler que la nature a déjà réalisé des tas de choses prodigieuses. Il se lève et me demande : « Ça va ? Je suis déjà 10 minutes en retard pour mon rendez-vous suivant. » me glisse-t-il.

Une des difficultés pour un journaliste non spécialiste, comme moi quand on travaille sur un sujet comme la robotique, c’est de ne pas prendre ses désirs ou ses fantasmes pour la réalité. La robotique « réelle » est encore loin des prodiges qu’elle accomplit dans des démonstrations bien cadrées ou au cinéma et dans la littérature. Les progrès sont là il faut être patient. Pour la robotique en essaim, c’est pareil. Ce qui est une avancée importante pour les chercheurs semblera assez peu spectaculaire aux non initiés. Il faut aussi éviter de plaquer des idées toutes faites ainsi le mimétisme avec la fourmis ou les termites. Dans la robotique en essaim, la nature joue plus comme une inspiration de départ que comme un modèle à reproduire fidèlement. Contrairement à ce qui peut se faire au niveau mécanique quand des roboticiens essaient de dupliquer la mécanique du mouvement des six pattes de l’insecte. Avec Grégory Sempo enfin, c’est le robot qui se met au service de la biologie et de l’éthologie en intégrant les comportements de la blatte pour mieux les comprendre. En me faisant visiter le labo où quelques blattes des petites et moins petites grouillaient dans des bacs en plastique, il m’a raconté qu’un journaliste avait débarqué dans son labo pour lui demander une démonstration de blatte-cyborg. C’est-à-dire une blatte à qui l’on implantait une puce sur la tête pour ensuite la faire tourner à droite ou à gauche avec un smartphone comme on le ferait avec un jouet téléguidé. Il avait adhéré mais ne recommencerait pas, la manip étant quand-même limite du point de vue. Juste au moment où je termine ce papier, plus de mille spécialistes de l’intelligence artificielle parmi lesquels Marco Dorigo signent une pétition pour interdire la conception et la production de robots tueurs destinés à l’armée. Et il y a gros à parier que les essaims de drones seraient, si on laisse faire les militaires, les premiers à décoller.

Gilles Béchet

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