Le concept a fait le tour de la planète. En 2008, le Bhoutan, petite nation coincée entre l’Inde et la Chine, inventait le Bonheur national brut, soit une politique originale de « développement avec des valeurs » pour privilégier le bien-être de la population plus que la croissance économique. Depuis pourtant, les troubles mentaux se multiplient au Pays du Dragon tonnerre : crises d’angoisse, addictions et dépressions parfois à l’origine de suicides – acte extrême jusque-là jamais observé au Bhoutan. Autant de maladies encore très souvent attribuées aux mauvais esprits, ce qui complique la tâche des deux seuls psychiatres du pays. Mais que se passe-t-il dans la tête des Bhoutanais ?

Auteur: Sabine Verhest

Illustrations: Icinori

Rubrique: D’Ailleurs

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Making Of

Il est 7 h, ce matin-là, l’heure de l’ouverture de la frontière terrestre entre Phuntsholing la Bhoutanaise et Jaigon l’Indienne. Tout a une fin. Je dois m’arracher à la quiétude du pays du bonheur. Me voilà donc à tenter de trouver une trace de vie dans le bureau qui renferme le précieux tampon « exited ». Pendant que je trépigne, les poids lourds franchissent, eux, la porte monumentale et colorée. Je passe le temps en lisant les petites phrases peintes sur les carlingues : « No time for love », « God created women, his only mistake ». Soupir.

Vingt minutes plus tard déboule un jeune agent d’immigration, avant de filer aussitôt. « Je n’ai pas la clef ! » Je l’ai appris au cours de mes voyages au « pays du Dragon tonnerre », le temps y est irrémédiablement extensible, pas la peine de lutter. Mais heureusement, quand il est 7 h 30 au Bhoutan, il n’est encore que 7 h en Inde (et 7 h 15 au Népal). La magie himalayenne.

Le plus difficile n’est pas de sortir du Bhoutan à vrai dire, mais d’y entrer. Le temps se révèle aussi indispensable que l’argent. Le temps, je l’avais. L’argent, non, et c’est là que je réitère ma reconnaissance aux membres du jury du Fonds pour le journalisme en Communauté française, qui ont soutenu mon projet d’enquête et de reportage sur les réussites, les ratés et les leçons que nous pourrions retenir de la politique du Bonheur national brut.

J’avais déjà goûté au Bhoutan, en 2006. J’avais entrepris de sillonner l’Himalaya d’ouest en est pendant quelques mois. Du Ladakh à l’Arunachal Pradesh, il se trouvait sur ma route, cet étrange petit pays où les hommes portent la robe (le gho) et peignent des phallus plus grands que nature sur les façades des maisons. N’y voyez pas malice mais j’ai toujours su, depuis, que j’allais y retourner. À mesure qu’il développait sa politique du Bonheur national brut, le Bhoutan inscrivait ses contours sur la carte du monde et mon envie de le comprendre se faisait de plus en plus pressante.

La première étape consistait alors à m’adresser à une agence de voyage dûment agréée, seule habilitée à entreprendre les démarches pour obtenir les autorisations de séjour. Je devais fournir des documents et remplir des formulaires, pour obtenir l’accréditation de presse auprès du régulateur des médias (mieux connu sous l’acronyme BICMA) et pour connaître le montant du séjour et obtenir le visa auprès du Conseil du tourisme (TCB).

À ce stade, une parenthèse s’impose. On ne voyage pas au Bhoutan comme ailleurs dans le monde : le touriste doit définir son itinéraire à l’avance et s’alléger d’un montant fixe de 250 $ par jour par personne couvrant les frais de logement, nourriture, visites, guide et chauffeur. L’idée étant de privilégier un tourisme « high value, low impact », comme on l’affirme là-bas. Le reporter, lui, peut espérer s’acquitter de 160 $ par jour, du moins si le TCB consent à la ristourne, plus favorablement accordée en basse saison. Fin de la parenthèse.

Deuxième étape pour le journaliste : attendre (longtemps, dix semaines la dernière fois). Troisième étape : se réjouir d’avoir obtenu le sésame du BICMA. Quatrième étape : continuer à attendre. Cinquième étape : stresser. Lors de mon dernier reportage, je n’ai obtenu le verdict du Conseil du tourisme du Bhoutan que quatre jours avant mon décollage. Mais une fois sur place, je vous rassure, on peut se détendre et travailler.

Sabine Verhest

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