Le siège d’une association nobiliaire, des châteauxaux quatre coins de la Wallonie, un domaine prestigieux où se tient un rallye mondain… Quel point commun entre ces lieux ? Tous sont presque exclusivement réservés à l’aristocratie. Plongée subjective et à quatre mains dans l’ambiance de ces chasses gardées de la noblesse, peut-être moins gardées aujourd’hui qu’autrefois ?

Texte de Baptiste Erpicum et Pierre Paulus

Photographies de Maxence Dedry

Rubrique: Dossier

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Making Of

Épisode 1 : quand l’idée nait au fond d’un verre

Si l’on peut dater la naissance d’une idée, je dirais que nous avons envisagé d’écrire un reportage sur la noblesse dès la soirée de lancement de 24h01, le 23 octobre 2013, dans les anciennes brasseries Wielemans-Ceuppens. Il faut dire que nos esprits étaient échauffés par les discours successifs du directeur de la publication, Olivier Hauglustaine, et notre ancien professeur de journalisme, Benoit Grevisse. « 24h01 est un magazine qui allie démarche journalistique et ambition littéraire », lançait le premier. « En ces temps de crise, le journalisme narratif permet de se démarquer du flux continu d’informations », poursuivait le second. La Duvel et le vin, servis au bar, ont achevé d’enflammer nos imaginations. Je ne sais pas exactement qui de Pierre ou moi en a parlé en premier, mais c’est sorti comme ça : « Et mec… si on proposait d’écrire un papier sur les rallyes mondains, ce serait génial, non ? »

Nous nous sommes retrouvés quelques jours plus tard, à l’Épaulé Jeté, un repère de moustachus au coin de la place Flagey. On y sert un thé affreusement cher, mais le wi-fi est gratuit et l’on peut travailler dans un calme relatif. Donc nous avons bu nos boissons chaudes très lentement par crainte d’être obligés d’en commander d’autres ou de devoir libérer nos places et, pendant ce temps, nous avons rédigé les quelques lignes qui détaillaient notre projet original :

« Grand-messe d’une jeunesse costumée, les rallyes mondains véhiculent nombre de clichés. D’aucuns les perçoivent comme une occasion pour les aristos de demain de coucher dans les mêmes draps sociaux et financiers. Mais dans quelles mesures sont-ils autant de rendez-vous entre futurs grands héritiers ? De quoi y parle-t-on ? Comment s’y passe le jeu de la séduction ? Comment les abordent ceux qui y participent ? De manière plus générale, est-ce un phénomène important en Belgique ? Quelle est son évolution à travers le temps ? C’est à ces questions, entre autres, que nous aspirons à répondre en nous immergeant dans des soirées de groupes d’activités, à Bruxelles et en Wallonie. »

Nous avons soumis ce pitch à 24h01. Nous avons aussi envoyé nos CV qui sont peu garnis, mais plutôt complaisants. Pierre se présente comme un politologue et un journaliste de 24 ans, et moi comme un philosophe et un journaliste de 25 ans. Malgré de telles compétences affichées au compteur de nos jeunes années, notre proposition de reportage est restée lettre morte pendant de longs mois.

Épisode 2 : quand les portes claquent

Mais, en décembre 2014, ce fut la surprise. Le rédacteur en chef adjoint de 24h01, Quentin Jardon, m’a annoncé par téléphone que notre sujet était finalement retenu. Il a toutefois précisé que nous travaillerions dans le cadre d’un dossier et que nous devrions donc élargir notre angle aux chasses gardées de la noblesse ; il ne s’agirait pas uniquement de traiter des rallyes mondains.

Je me suis empressé de communiquer la nouvelle à Pierre, qui m’a embrassé et s’est réjoui : « C’est génial camarade ! ». Nous nous sommes encore congratulés à coups de Margarita trop salées, dans son appartement à Liège. Mais la gueule de bois a succédé à l’euphorie.

Comment s’emparer d’un sujet aussi vague ? La noblesse ? C’est quoi précisément ? Les titres ? Le fric ? La classe ? Et les endroits que les nobles fréquentent presque exclusivement ? Quels sont-ils ? Les grands collèges ? Les chasses ? Les clubs de golf ? À défaut de savoir précisément vers quoi nous nous dirigions, nous avons brassé large dans nos recherches. S’incruster dans un rallye mondain et picoler du champagne à l’œil ? Chasser le gibier et cuver des bières autour d’un feu ? A priori, rien ne nous rebutait ni ne nous faisait peur. Mais le problème, c’est que les portes se sont refermées les unes après les autres. Pire, elles nous ont claqués au nez.

« Désolé, je ne peux vraiment pas te rendre ce service. Si je t’invite à une chasse, on m’en voudra d’amener un journaliste. Tu comprends ? On essaie de préserver notre image… »

« Tu sais, ce n’est pas le bon moment. Des activités, il n’y en a pas pendant l’hiver. Ce sont les examens, et les jeunes – nobles ou pas – restent concentrés à la tâche… »

« Je peux vous donner le numéro de l’un des parents organisateurs de la soirée du 7 février. Ne dites juste pas que c’est moi qui vous l’ai donné (je sais que vous ne le ferez pas. Malgré tout, je préfère être certaine que vous ne direz rien). »

Suite à une trop longue série de déceptions, nous avons passé le réveillon de Noël en espérant un miracle. Et nous l’avons attendu jusqu’à la nouvelle année 2015.

Épisode 3 : quand c’est parti, c’est parti

Acceptant de nous parler de son expérience de la noblesse – même si elle-même a pris ses distances avec le beau monde –, la baronne Isaline Greindl nous a reçus début janvier dans sa demeure brabançonne. Et quoique notre conversation n’ait pas été riche d’informations capitales, elle a eu le mérite de nous donner l’impulsion de départ. « Cette fois, c’est parti ! », a dit Pierre dans la voiture. Nous avons repris la route de Bruxelles et nous avons posé nos valises dans mon appartement à Ixelles.

Dans les rayons surchargés d’une libraire de seconde main, nous avons dégoté un armorial des familles de la noblesse de Belgique – enfin, l’un des trois tomes, car celui que nous tenions en mains ne comprenait que les noms qui commencent par les lettres N à Z et aucune illustration. Mais peu importe, nous avions rendez-vous le lendemain avec le président de l’Association de la Noblesse du Royaume de Belgique, le baron Bernard Snoy…

Et ainsi de suite s’est enchaînée une série d’entrevues, plus ou moins fructueuses, dont vous découvrez la substantifique moelle dans notre reportage. Et il y a notamment eu la rencontre d’un personnage pittoresque qui, dans le beau monde de la noblesse, fait presque partie des meubles. Il s’agit du marquis Olivier de Trazegnies. Celui-ci a l’habitude de dire : « Nous sommes comme des ours polaires menacés de disparition, qui errent dans de grandes étendues glaciales. »

Comme nous avons directement apprécié son humour autant que sa franchise, nous avons confié au marquis les difficultés que nous avions rencontrées jusqu’alors :

  • Depuis le début de notre reportage, nous observons chez nos interlocuteurs une forme de malaise, de défiance, dès lors que nous prononçons le mot « noblesse ». Comprenez-vous cette réaction ?
  • Bien entendu !
  • Pourquoi ?
  • Parce qu’on en a fait beaucoup trop !

Et le marquis d’éclater de rire. Certes, il fallait bien lui concéder que les reportages consacrés à la noblesse relèvent le plus souvent du sensationnalisme, voire du voyeurisme.

C’est sans doute ce qui a effrayé les personnes que nous avions contactées. Pourtant nous leur avions expliqué que nous comptions emprunter les voies les plus secrètes du journalisme. Présentant le mook 24h01 et sa ligne éditoriale, nous assurions que nous désirions sincèrement dépeindre des ambiances tout en nuances. Alors, des langues se sont déliées, mais certaines sont restées désespérément muettes…

Conclusion : le pari des hippopotames

Restait alors à attaquer l’écriture du reportage. Inspirés par la lecture commune de l’ouvrage « Et les hippopotames ont bouilli vifs dans leur piscine » de Jack Kerouac et William S. Burroughs, Pierre et moi nous sommes répartis les chapitres à écrire et nous sommes lancés pour chacun d’eux dans une narration à la première personne. L’une des principales difficultés a eu trait aux transitions… Comment s’assurer, sans encombrer le lecteur de phrases creuses, que l’on saisit bien qui parle de quoi à quel moment ?

Par ailleurs, en nous corrigeant mutuellement, nous avons essayé d’affiner nos visions respectives de la noblesse, toujours à partir des rencontres que nous avons faites. Et, finalement, le résultat est une promenade mondaine que l’on pourrait qualifier de « gentille », sans oublier quelques témoignages piquants et quelques indices qui permettent non seulement une lecture agréable, mais aussi instructive. Car comme le dit Quentin Jardon, le leitmotiv de 24h01, c’est « amusement et exigence ».

 

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