Récemment, le chef d’État bolivien est devenu footballeur dans une des meilleures équipes du pays, a déclaré boire sa propre urine comme médication et inverser le sens des aiguilles des horloges pour promouvoir la « technologie du Sud ». De Sucre à Santa Cruz, en passant par le spectacle lunaire de La Paz, les habitants de la Bolivie dressent les portraits d’Evo Morales, le premier président indigène du pays, homme populaire et contesté qui a appris à « perdre la peur de l’empire » américain. Et qui refuse de faire ses valises…

Texte de Sophie Mignon

Illustrations de Nathan St John

Rubrique: D’ailleurs

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Making Of

En partant en Bolivie, je n’ai pas un but précis, un angle, un article figé dans mon esprit. En partant en Bolivie, j’ai deux quasi-certitudes. Un : je ferai le tour du pays avec mon amie Chloé. Deux : je récolterai les infos pour un article sur les entreprises récupérées par leurs propres ouvriers à paraître dans L’Écho.

Arrivée sur place, gonflée à bloc, je lance mes premiers filets grâce aux coordonnées que m’a données au préalable un spécialiste repéré sur Internet. Mais après 48 heures à La Paz, et déjà l’interview d’une syndicaliste et une manif » dans la boîte, nous devons partir pour notre première étape : Uyuni et son désert de sel.

A priori, je suis en vacances. Je ne dois visiter une empresa recuperada que quelques semaines plus tard lorsque nous ferons une nouvelle escale à La Paz. Mais, après un désagréable et court malaise dû à l’altitude, le sentiment de l’immense opportunité d’être là et ma curiosité me poussent à sonder peu à peu les personnes que je croise sur notre voyage. Fabian, notre guide touristique à travers le salar, est le premier. Ne sachant pas bien où cela me mènera, je l’interroge sur ce qui m’intrigue : sa vie, ses rêves, ses ambitions, son avis sur le président Morales et la situation sociale et économique du pays. Songeant à dresser plus tard un éventuel bilan des deux mandats du chef d’État aymara. Ouverte à tout contact humain enrichissant, Chloé est souvent à mes côtés.

D’étape en étape, de ville en ville, les rencontres s’enchaînent. Fabian à Uyuni, Jaime et Oscar à Sucre, Tatiana, Marcia et José à Samaipata, Nelly à Santa Cruz, Olga et Marta à La Paz. Mon carnet et mon stylo toujours dans mon sac. Mon appareil photo aussi. Il faut parfois briser la glace et entamer une conversation franche et chaleureuse avec mes interlocuteurs pour qu’ils acceptent de me parler. Il y a une certaine froideur, une rudesse, une fierté, sur leurs visages de prime abord. Et puis, souvent, symbole de grandes douleurs anciennes non cicatrisées, le touriste, le blanc, le gringo n’est pas apprécié. Sauf quand je suis la première blonde qu’ils voient. Comme cet homme qui m’a pris le bras en rue et s’est arrêté à mes côtés pour me regarder quelques instants avec des yeux ronds, avant de reprendre son chemin.

C’est mon premier reportage à l’étranger. Et mon ancien professeur à l’École de journalisme de Louvain et grand spécialiste de l’Amérique latine Jean-Paul Marthoz me donne quelques conseils avant de partir. Réfléchir aux sujets à traiter. Lire et m’informer, avant et pendant mon voyage. Prendre des contacts depuis la Belgique, mais ne surtout pas négliger ceux que l’on me donne sur place – ce sont les meilleurs. Penser à ma sécurité : vérifier les régions plus criminelles, veiller à la délinquance, toujours savoir où je suis et en avertir les autres. Des conseils précieux pour moi qui ne m’attendais pas à tout ça.

Dois-je m’annoncer comme journaliste aux douanes alors que les services de police pourraient me prendre pour une espionne ? Dois-je cacher mes notes ? Je m’interroge. D’autant plus que, alors que je pose mon pied sur la première marche du car qui nous emmène à Uyuni, Chloé m’annonce qu’ici, les bus reliant les villes sont souvent la cible d’attaques de gangs armés de kalachnikovs… On pourrait me voler mon appareil photo, ou embarquer mon sac et mes notes. Une légère paranoïa s’empare de moi dès cet instant. Et elle ne me quittera pas avant d’embarquer dans l’avion du retour. Ma peur et ma prudence grandiront d’un cran lorsque je lirai dans la presse locale qu’un journaliste bolivien s’était fait dépouiller et tuer à El Alto, quartier de La Paz où nous devions aller à un rendez-vous avant de nous raviser sur conseil d’une habitante et à la vue du soleil couchant.

Je suis restée près d’un mois en Bolivie. Un mois où j’ai pu voir toutes les richesses du pays, où j’ai pu comprendre les enjeux et le quotidien des gens, en les interviewant, mais aussi en passant du temps avec eux, autour d’un verre ou d’un repas. Comme lorsque nous avons préparé des crêpes dans le bar de Jaime.

Mais le temps est aussi un lourd inconvénient… Ce reportage, ce voyage, je l’ai effectué voici plus de deux ans, les médias traditionnels francophones ayant, même en temps d’élections, peu de place à accorder à un pays aussi distant, géographiquement, culturellement, historiquement des nôtres. Le temps, c’est un facteur dont j’ai dû éviter le biais. Par le suivi de l’actualité bolivienne. Par les contacts récents et les nouvelles interviews avec ceux qui ont accès à Internet – les plus jeunes, bien souvent. Par le tri réfléchi des informations en ma possession.

Mais la plus grosse difficulté a été pour moi l’objectivité et la nuance. Evo Morales est un personnage complexe, aux nombreuses facettes que j’ai appris à connaître au fil de journées entières de lectures et de recherches. Les sources à son propos sont parfois orientées par une logique de propagande ou, au contraire, par une attitude anti-Evo. Il a donc fallu les user avec conscience et creuser pour en trouver d’autres, les plus objectives possible.

J’espère avoir accompli cette tâche d’équilibriste au mieux. Et vous avoir offert autant de plaisir à la lecture que j’en ai eu à l’aventure et à l’écriture.

 

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