Sur le banc des exceptions psychiatriques figurent deux communes belges : Geel et Lierneux. Là, et nulle part ailleurs, des schizophrènes, des autistes et autres psychotiques vivent chez des particuliers. Une tradition qui remonte au XVe siècle… Six cent ans plus tard, le placement familial a évolué. Les « fous » ne sont plus de la main-d’œuvre : ils font partie de la famille. Celle de Mariette, Maria, Griet et Karolien. Ou celle de Danièle, alias Dany. Et si cette génération était la dernière ?

Texte de Catherine Joie

Photographies de Tim Dirven

Rubrique: D’ici

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Making Of

La première fois que j’ai mis les pieds à Geel, je pensais que j’allais tomber sur un « fou » à tous les coins de rue. Aux aguets, j’étais à la recherche du moindre signe – un visage, une attitude, des vêtements même – qui allait me confirmer que oui, cet article avait une raison d’être. Que oui, il y a des personnes atteintes de maladies mentales qui vivent et se baladent librement à Geel, partout, tout le temps.

Ne voilà-t-il pas que ce jour-là, début juillet, en face de la gare de Geel, dans un arrêt de bus, gisait un mannequin en plastique désarticulé. Il lui manquait un ou deux bras, si mes souvenirs sont bons. Il était là, par terre, abandonné. Un mannequin en plastique ! Par terre ! Et me voilà déjà en train de m’imaginer mille et une histoires liées à de potentiels patients de l’hôpital psychiatrique. Toute seule, sans avoir encore adressé la parole à quiconque…

Je vous rassure tout de suite, j’ai repris mes esprits. J’ai très vite arrêté ce film que je venais de commencer dans ma tête, et je me suis mise à observer vraiment ce qu’il se passait à Geel. A première vue, rien de plus anormal qu’ailleurs.

J’ai alors fait les choses dans l’ordre (ou du moins, dans l’ordre qui me convient) : traîner un peu, découvrir les lieux, prendre des rendez-vous… Et ensuite, après avoir fait preuve de patience, rencontrer des familles d’accueil.

Dès la première minute de la première rencontre, plus besoin d’être aux aguets, ni de rechercher des signes. Le sujet vivait devant moi, et n’avait en fait rien à voir avec la rencontre d’un schizophrène ou d’un autiste en pleine rue. Ce qui est particulier à Geel et à Lierneux, ce n’est pas tant le nombre important de « fous » qui vont faire leurs petits achats – bonbons et autres – à la librairie du coin. C’est cette relation particulière qui s’est tissée, au fil des ans, entre les patients et leurs « nourriciers », comme on les appelait à Lierneux. Entre Mark et Mariette. Entre le petit Philippe et Danièle.

En tout, j’ai rencontré quatre familles d’accueil – deux à Geel et deux Lierneux. Par souci de rédaction, j’ai choisi de n’en faire vivre que deux dans le reportage. Les témoignages des deux autres familles m’ont servi à nourrir le sujet.

Le personnel médical du Centre hospitalier de Lierneux m’avait dit, lors de notre entretien : « Vous verrez, le placement familial, c’est un sujet difficile à raconter » Peut-être. Il y a des chances que mon reportage ne soit pas à la hauteur des témoignages que j’ai récoltés. Mais les histoires de Danièle, Maria, Mariette, Griet, Lisa, Mark et Philippe sont sorties tellement spontanément que ce n’était en tout cas pas difficile de les récolter. Ces familles ont un stock d’anecdotes et d’explications à partager, c’est incroyable ! Logique, aussi : Maria, Mariette et Griet, par exemple, ont vécu toutes leurs vies entourées de personnes atteintes de troubles psychiatriques. Et si elles affirment que le secret pour vivre avec un « fou » ou une « folle » est notamment l’humour, c’est qu’elles en ont vécu des situations tordantes. Qu’elles racontent d’ailleurs en se tordant elles même… Lorsqu’elles reviennent sur les habitudes de « Lisa la Française » en particulier.

Toutes les familles d’accueil de Geel et de Lierneux ne fonctionnent pas comme le font Danièle Keriny et Mariette Dams. Parfois, le patient vit davantage de son côté – dans des pièces distinctes du reste de la maison, avec sa propre cuisine par exemple. Les relations familles-patients ne sont probablement pas toujours aussi bonnes que chez Danièle et chez Mariette. A Lierneux, on m’a vaguement parlé de ménages qui accueillent leurs patients « petitement », « pour essayer d’y gagner ». C’est mon seul regret pour ce reportage : ne pas avoir rencontré suffisamment de familles pour faire la distinction entre la norme et les exceptions.

Catherine Joie

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