Avec lui, la pollution devient un joyau. Aspirateur géant à particules fines, la Smog Tower de l’architecte Daan Roosegaarde purifiera bientôt l’air de Pékin en le transformant en bijoux. Depuis Rotterdam, dans son usine à rêves, celui qui se compare à Michel-Ange ou Leonardo da Vinci est en train de plancher sur un tout autre monde, où poésie et technologie ne font qu’un. Le réchauffement climatique n’a qu’à bien se tenir.

Texte de Sophie Mignon

Illustrations de Adrià Fruitós

Rubrique: Dossier

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Making Of

Tenter de comprendre un artiste qui ne se dit pas artiste. Un architecte mais pas que ça. Un designer, paysagiste, technopoète. Le Leonardo da Vinci des Temps modernes. Le hippie avec un business plan. Lui se refuse à qualifier sa profession, si c’en est une. « C’est mon travail de journaliste », dit-il.

L’homme qui parvient à transformer le smog en bijoux est, il fallait s’en douter, complexe. À la fois terre à terre et haut perché. Et entrer dans la tête de Daan Roosegaarde est une tâche ardue. Regarder les vidéos de ses œuvres d’art précédentes – oui, puisque les siennes bougent et interagissent –, lire les interviews accordées à d’autres journalistes, parcourir sa biographie n’étaient que des étapes préliminaires logiques. Mais elles ne permettaient pas de bien saisir à qui j’avais affaire.

Après un rendez-vous pris facilement, l’apercevoir gesticulant dans la salle de réunion à travers les murs de verre des bureaux était déjà un indice sérieux de son tempérament. L’homme n’aime pas attendre. Ni perdre son temps.

Lorsqu’il m’a accueillie dans son studio Roosegaarde près de l’autoroute de Rotterdam, petit bâtiment presque anodin au milieu des commerces et des entreprises, il prend d’abord le temps de me montrer les photos de ses chefs d’œuvre précédents. De me détailler les plans de la tour anti-pollution qui sera montée prochainement à Pékin. De m’expliquer comment il avait découvert que l’architecture était un métier – à 16 ans, à l’exposition de travaux du grand architecte japonais Arata Isozaki – et le lien particulier des Néerlandais avec la nature, eux qui vivent déjà dans un milieu artificiel.

En réalité, c’est l’histoire qu’il raconte à tout un chacun. Sa petite histoire à lui. Sa manière de se raconter. Certaines des phrases qu’il a sorties au cours de notre entretien, des phrases bien « tapées » dont on se dit qu’elles doivent apparaître dans notre papier au moment où elles sont prononcées, il les avait déjà citées telles quelles, à la virgule près, à d’autres médias. Un pro de la communication, le maître de sa propre image.

Alors, quand j’ai voulu pousser l’interview un peu plus loin, l’interroger sur l’aspect financier du Studio, lui demander une seconde fois le fonctionnement scientifique du Smog Free Park, en savoir plus sur ses liens avec les politiques et les entreprises ou encore sur lui-même, de manière plus personnelle, l’impatience est apparue. « Basta ? », m’a-t-il lancé après 45 minutes d’entretien. Avant que je ne lui repose plusieurs questions sur son monde idéal. Questions qui l’intéressaient et auxquelles il a donc bien voulu répondre. « Basta ! », a-t-il relancé au bout d’un bon moment. L’artiste voulait retourner à ses obsessions, ses projets, ses passions. Comme si son esprit était déjà passé à autre chose.

Dans le train du retour, alors que je voyais défiler ce drôle d’horizon créé par la main de l’homme, et plus tard encore, tout au long de mon travail, j’ai tenté de comprendre cet individu. Ne sachant si j’avais été positivement ébahie par son génie ou interloquée par son étrangeté. Est-il réellement quelqu’un qui n’a pas de hobbies et dort dans les taxis ? Se sent-il réellement membre du clan de Rubens, da Vinci et Michel-Ange ? Ou est-ce une image qu’il se crée tel un artiste au-dessus de la mêlée d’autrefois ? N’est-il au fond qu’un entrepreneur qui parvient à rassembler les bonnes personnes ? Ou est-il un artiste avant tout ? Ce qui est sûr, c’est que cet homme pense à une allure folle et possède une créativité débordante. Qu’il a une manière de regarder le monde qui est autre, différente, un cran plus loin que la plupart d’entre nous. Et qu’il apportera, si pas de grandes solutions, de nouvelles manières de penser et des impulsions lourdes de sens. Sa mégalomanie, son attitude de créateur de l’univers, sa folie géniale sont des outils nécessaires et proportionnels à la hauteur de ses rêves.

Il est un pionnier. Un visionnaire. Même s’il le dit lui-même.

Sophie Mignon

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