Billet d’ambiance
Nous sommes mille sur la place de l’Université de Louvain-la-Neuve à bavarder à basse voix. Nous savons qu’il est presque midi, peut-être même que nous avons dépassé l’heure : en l’absence d’un signal, une horloge, un sifflet, n’importe quoi pour nous signifier que le moment est venu de courber l’échine et nous taire pour de bon, comment mettre fin au bruissement de nos voix assommées ?
Soudain le ton baisse. Comme une onde endeuillée, le silence se propage. Mille personnes rassemblées qui ne produisent plus un seul son : ça fige le cœur. Le vide est tellement solennel qu’on en oublie presque pourquoi on la boucle, sur cette place d’habitude envahie par des étudiants bruyants, des êtres plein de vie qui festoient pour un oui ou pour un non.
Un seul son ? C’est faux. Derrière nous, un individu effectue plusieurs opérations à un distributeur automatique de billets. Ces machines font un boucan ahurissant dès qu’on pianote sur le pavé numérique. L’oseille sort, ça perturbe le silence, des gens se retournent. L’absurdité du monde matériel au milieu du chagrin humain. La solitude de l’argent : ça n’arrive pas souvent.
Un autre son, à présent. Trois pigeons qui s’envolent. Ces volatiles moches, que notre Poelvoorde national a si bien tournés en dérision dans C’est arrivé près de chez vous, semblent ce midi porter la robe des colombes. C’est en tout cas ce que notre imagination veut nous faire croire. Sans imagination, pas d’espoir.
Et puis, bien plus haut dans le ciel, un avion. Invisible derrière un plafond de nuages, mais audible, plus que jamais. L’avion, le 11-Septembre, Zaventem : en cette période où nous sommes à fleur de peau, il ne faut pas grand-chose pour nous ramener à la sombre réalité qui nous fait face.
La minute s’éternise, on commence à se regarder : qui donnera le signal qu’on peut à nouveau vivre ? Nous avons maintenant le sentiment d’être les otages de notre hommage. Prisonniers d’un silence qu’on aurait voulu le plus bref possible, parce que nous sommes des hommes, il est l’heure d’aller manger, nous voulons prendre un café, nous ne supporterons pas plus longtemps le spectacle de mille jeunes gens ainsi cloués, inertes, vaincus. Frappés d’impuissance.
C’est alors que s’impose un nouveau son venu du milieu de la foule. Quelque chose de mélodieux, c’est ça, plusieurs voix qui s’expriment, une chanson portée en chœur ! Nous entendons « Quand on a que l’amour ». Une fois encore Jacques Brel, l’enfant de la nation, vient nous porter secours. Depuis ce matin du 22 mars nous ressuscitons nos gloires : hier c’était Tintin en larmes, aujourd’hui c’est le Grand Jacques. Nous les invoquons avec un brin de culpabilité, honteux du monde qui leur succède… Et la petite chorale continue de chanter, certains fredonnent les paroles, l’immense majorité continue de se murer dans cette minute de silence qui se fiche des règles du temps. Brel est une icône, mais nous ne le connaissons plus assez. Nous ne savons pas trop, au juste, ce qu’il raconte dans cette chanson. Fragile identité belge. « Quand on a que l’amour – Pour parler aux canons – Et rien qu’une chanson – Pour convaincre un tambour – Alors sans avoir rien – Que la force d’aimer – Nous aurons dans nos mains – Amis, le monde entier… »
On applaudit vivement, soulagés d’avoir un prétexte pour mettre fin à l’épreuve. Le cœur encore gros, mais un peu plus léger. Certains foncent à la sandwicherie la plus proche, d’autres proposent d’aller boire un verre – on se remet à parler. Une file se forme aux distributeurs automatiques de billets.
Quentin Jardon

Très beau texte…
C’est fou. Ça fait plus de 24 heures qu’un voile s’est déposé sur nous, sur notre moral. Quand on se croise en rue, on se regarde, on se fait un petit sourire qui veut tout dire. On sent la solidarité à travers nos regards, nos soupirs… La solidarité fait partie de nous. Et pourtant, je me sens gênée. Gênée d’entendre des rires en terrasses, gênée de prendre mes proches dans les bras en m’imaginant que le pire aurait pu leur arriver. Gênée de me dire que j’étais dans cette station, il y a encore quelques jours et que… ça aurait pu m’arriver.
Je me suis surprise à en vouloir aux personnes dont les rires étaient trop forts. Ils me déclenchaient des décharges électriques. Et puis, j’ai réfléchi. Ils ont raison. Chacun réagit à sa manière. Personnellement, c’est dans le silence et dans les écrits que je me réfugie.
Hier, je n’ai pas pu décrocher une seule minute mon regard des informations. J’avais l’impression que si je coupais le direct, j’allais rater quelque chose d’important. J’étais comme droguée. Sans bruit, juste devant les images des chaines de télévision et sur mon téléphone à scruter les dernières alertes. Puis, mes cours du lendemain étant annulés, j’ai eu besoin de rentrer. Retrouver ma mère et (c’est peut-être bête pour certains) mes animaux. Mes petites boules de poils m’ont accueillis avec tellement de naïveté et de gentillesse que ça m’a touché au plus profond. Pourquoi des hommes décident un jour de changer le cours de l’histoire d’autant de vie ? Au nom de quoi ? Quand j’ai vu les premiers noms de victimes identifiées, elles étaient d’origine musulmane. Et ça m’a encore plus révolté. Ces terroristes sont à l’origine d’une double peine. La perte de nos compatriotes et la perte de leurs frères…
Aujourd’hui, j’ai eu besoin de me couper de tout durant une bonne partie de la matinée. Besoin de faire le vide. J’écoutais les oiseaux qui s’en donnent à cœur joie en ce début de printemps et je rêvais d’être comme eux, insouciants et bruyants. Malheureusement, j’ai fini par allumer cette satanée télévision pour regarder un bête film. N’importe quoi pour m’évader. Puis, je suis tombée sur la dernière chaîne regardée et c’était reparti. Mon ‘insouciance’ n’aura duré que quelques heures, à peine…