Le nez de Cléopâtre – Version longue

Ce texte est la version longue de l’article de Grégoire Polet publié dans le numéro 5 de 24h01, pp. 12-13.

L’ONDE DE CHOC CAROLINA

Et si c’était Carolina Gracq, une victime imaginaire de la tuerie de Liège du 13 décembre 2011, qui avait empêché le truand d’envoyer sa quatrième grenade ? L’écrivain Grégoire Polet a décidé de réécrire l’histoire en trafiquant le passé. À sa guise.

Grégoire Polet

© C.H.

Grégoire Polet, 37 ans, est un écrivain belge, auteur chez Gallimard de nombreux romans, dont Excusez les fautes du copiste (2006, prix Victor Rossel des jeunes), Leurs vies éclatantes (2007, prix Fénéon, prix Grand-Chosier) ou, cette année, de Barcelona !, ville où il séjourne actuellement.

Carolina Gracq fut certainement le personnage politique belge le plus important de ces cent dernières années, après Paul-Henri Spaak. On a du mal peut-être à l’admettre, parce que les faits sont trop récents et parce que sa carrière fulgurante ne l’a laissée que trois ans sur le devant de la scène. Également parce que les calomniateurs jouent de leur trompette à fond. Personnellement, et malgré de nombreuses divergences de vues entre elle et moi, je maintiens que personne n’arrive à sa cheville dans la classe politique si veule, mesquine et plate qui nous échoit depuis cinquante ans.J’ai connu Carolina avant qu’elle ne devienne un personnage public. C’était en 2009, dans un salon du livre, à Bordeaux. Elle présentait son ouvrage Le Droit pour les nuls. Elle s’y montrait déjà très convaincante, sur son cheval de bataille du moment : l’injustice du droit. Je me souviens de ses arguments. La loi est faite contre la majorité, par et pour une minorité qui s’y ménage des façons de la contourner. Le « nul n’est censé ignorer la loi » prouve une hypocrisie fondamentale. Etc. J’avais quelques réserves par rapport à ce discours, teinté de populisme et de complotisme, mais le charme et la gaieté avec lesquels elle l’avançait déjouaient beaucoup de préventions.

De plus, elle avait passé quatre brillantes années dans le fameux cabinet d’affaires Linklaters, ce qui lui donnait un certain crédit aux yeux des gens.

Elle l’avait quitté, ce cabinet, pour rejoindre à Londres le cabinet PAX, fondé par des anciens de Clifford Chance et composé presque exclusivement de transfuges des plus grands cabinets du monde, avec le propos délibéré de déjouer l’injustice de la loi en offrant à prix minime leurs services et leur expérience haut de gamme à des causes, des collectifs ou des plaignants sans fortune. Détachée de PAX London, Carolina ouvrit la succursale PAX Bruxelles.

Je la revis, début 2011, au salon du livre de Turin. On dîna ensemble, on se saoula même un peu, on sympathisa beaucoup. Elle me présenta des Italiens du milieu alternatif et socialement engagés, tous ces accusateurs de monde que la crise financière depuis 2008 avait fait sortir de terre comme des champignons. J’ai vu là l’ambigu Beppe Grillo, avant sa grande célébrité.

En mai, Carolina fit le voyage de Madrid pour voir de près ce printemps des « indignés », qui occupait la Puerta del Sol à grand bruit. Elle s’y fit des relations, visita les indignés de Barcelone aussi, où sa carte de visite PAX la fit recevoir avec enthousiasme. Elle me téléphona (j’habite Barcelone), je lui présentai d’autres figures locales de la contestation, Begonya Tarràs et Ada Colau (devenue depuis la mairesse de Barcelone, excusez du peu). C’est alors que Carolina prit la décision de créer un mouvement politique. Mille idées fusèrent, ce soir-là, dont beaucoup devaient inspirer durablement le mouvement. Ce soir-là aussi (nous étions dans mon appartement barcelonais) je proposai comme nom, pour son parti : « Tout à tous ». Elle trouva que cela rappelait trop le cri de guerre d’Astérix, et le nom devint d’abord « Nous tous » puis finalement et simplement TOUS, ce nom qui est en même temps un sigle et qui a si bien fonctionné.

Les premières activités de TOUS furent de coordonner les mouvements d’indignés dans le monde, avec pour résultat la marche du samedi 15 novembre, qui eut lieu dans 900 villes de 90 pays. C’était un triomphe d’organisation, d’espoir, d’excitation, même si le mouvement en Belgique piétinait un peu. 9000 participants seulement à Bruxelles. Mais TOUS s’efforçait de diffuser le mouvement et de se faire connaître : grâce à un nouveau livre de Carolina, que son éditeur essayait de transformer en un Indignez-vous belge ; et grâce aux sympathisants et aux militants, qui dressaient des tentes dans les marchés et sur les places publiques.

C’est évidemment le 13 décembre 2011 que tout bascula, avec l’horrible tuerie de Liège. Ce matin-là, un truand accablé d’obsessions morbides commença par tirer une balle dans la tête d’une femme, qu’il avait attirée dans son garage où il cultivait du cannabis. Puis, lancé par ce premier geste, Nordine Amrani, 33 ans comme moi et 33 ans comme Carolina, se rendit sur la place Saint-Lambert, avec ses grenades patiemment collectionnées et la plus maniable de ses armes à répétition. Il se jucha sur un parapet et, sans crier gare, lança une grenade sur les abribus en contrebas. Puis une deuxième et une troisième, explosions entrecoupées par des rafales en balayage. La quatrième grenade, le tueur n’eut pas le temps de la lancer, parce que Carolina, toute proche, sous la tente de TOUS, s’était précipitée sur lui. Elle le ceintura. La grenade explosa. Ce qui mit fin à la tuerie en mettant fin au tueur. Carolina, elle, tombée au bas du parapet, vivait.

C’est une chose qui me stupéfie et qui en dit long sur l’énergie qui l’animait : malgré la cruauté de ses blessures, elle n’avait pas perdu connaissance. Elio Di Rupo, tout fraîchement Premier ministre (après 500 jours de crise gouvernementale), arriva très vite sur les lieux. Et la photo où il pose, félicitant l’héroïne, dans sa civière, fut le point de départ de l’irrésistible ascension médiatique de Carolina Gracq.

Pendant trois mois, Carolina vécut tout près de la mort. Sa jambe et son bras avaient été pulvérisés par l’explosion, de sorte qu’il fallut l’amputer de la moitié ou presque de son corps. La sympathie était immense et immense l’espoir qu’elle s’en sortît. Pendant des mois, les journalistes guettaient la fenêtre de l’hôpital, pistaient les visites, espionnaient les infirmières. La notoriété voulait Carolina et l’aspirait de toutes ses forces. Carolina s’en sortit, comme on sait, avec un demi-corps, et un bandeau à la pirate sur l’œil droit, en flanelle mauve.

Moralement, elle n’était plus que feu. Énergie pure. Passée si près de la mort, elle avait perdu en chemin toutes les craintes qui empêchent généralement les humains d’avancer, d’agir, d’oser. Elle n’emprunterait plus que le chemin le plus court vers l’essentiel.

La presse se rendit compte sans tarder qu’elle n’était pas seulement l’héroïne de la tuerie de Liège, mais qu’elle avait aussi un début de vie politique et un discours qui, bien vite, enthousiasma les médias, tant il passait bien la rampe. TOUS gagna énormément en popularité, dans un temps très court. Carolina rappelait à qui voulait l’entendre que ce n’était pas le parti qui prenait des dimensions considérables, mais l’aspiration citoyenne à une nouvelle démocratie, à une nouvelle politique, à une nouvelle conception de la justice, adaptée au temps présent, non plus oligarchique, mais plus directement participative, à la hauteur d’une population constamment informée et, en quelque sorte, beaucoup plus présente que jadis, au quotidien, dans le débat public et sur le « forum » de la chose publique et de la cité.

Son image médiatique s’imposait avec une extraordinaire violence involontaire, assumée et acceptée, ce corps coupé en deux passant du fauteuil roulant au fauteuil du plateau télé, habillé toujours de façon sophistiquée et sexy par ce couturier de mode liégeois qui lui proposa, après son accident, une carte blanche à vie et qui eut l’idée de ce bandeau pirate en flanelle mauve ou perlée, qui fit le tour du monde. Dieu merci, la bouche de Carolina n’avait pas été affectée par l’explosion, ni sa gorge : sa voix et sa diction restaient irréprochables et avaient gardé leur charme sensuel d’avant. Sans cela, on ne l’aurait écoutée que par compassion.

Elle fut la première femme politique de stature vraiment européenne, en ce sens qu’elle était connue et populaire dans l’Europe entière. Elle eût pu remporter des élections dans plusieurs pays. Ce fait à lui seul est déjà historique. L’Espagne l’invitait pour débattre avec ces Iglesias, ces Monedero, qui allaient bientôt former le parti Podemos, en se réclamant de son exemple. La France l’invitait aussi, les Pays-Bas, l’Italie, et presque toujours elle y passait à la télévision. L’Allemagne la voulait aussi, par l’intermédiaire de la jeune députée verte Franziska Keller, qui était presque son homologue, mais en corps entier ; la Grèce de Siriza, bien entendu. Son succès européen ne tenait pas seulement au fait qu’elle incarnait la voix post-indignée, anti-austérité, du renouveau politique et de la solidarité (qu’elle avait le culot, presque seule, d’appeler par ce nom presque tabou et pourtant républicain de « fraternité »). Mais elle était aussi la seule à oser mettre l’Union européenne devant son histoire, en posant l’alternative : soit la fin de l’Union, soit une vraie fédération. Image même du courage, Carolina inévitablement convainquait quand elle disait aux Européens que le seul mauvais choix est celui de la peur. Qu’il fallait beaucoup plus d’Europe ou bien plus d’Europe du tout. Qu’on ne pouvait rester dans ce statu quo tiède complètement en désaccord avec les idées premières de l’Union telles que signées en 1957. Il faut les États-Unis d’Europe, avec un gouvernement européen et deux assemblées élues directement. Finies les politiques étrangères nationales. Finies les armées particulières, l’arme atomique en France et en Grande-Bretagne, les décisions unilatérales d’ingérence militaire. Basta ! Il faut dans les cinq ans une Union européenne totalement fédérale, sans compromis, et avec audace. Ou, sinon, une porte ouverte de l’Union pour que les États puissent en sortir définitivement, ainsi que de l’euro, et récupérer leur souveraineté.

Ces discours lui valurent l’intérêt, sinon l’amitié, des grands européistes, qui savent que le projet européen n’a de sens que s’il aboutit à une fédération. C’est pour cela qu’on vit Carolina sur France 2 en dialogue avec Giscard et même avec Jacques Delors, exceptionnellement sorti de sa réserve. Pour cela aussi, au fond, qu’on vit Carolina (mais qui ne s’en souvient pas, hélas), opposée à Marine Le Pen sur TF1. Dont tant d’extraits vidéo circulent encore sur YouTube, sous le nom de clash.

Cette aura européenne avait forcément d’énormes répercussions au pays. Les sondages prouvaient que la Belgique la chouchoutait, au Nord comme au Sud. L’actualité politique nationale était saturée par le problème BHV, que Carolina traduisait par Belgium Historical Virus, et qu’elle plaisantait en montrant à quel niveau minable se dépensait l’énergie politique des pays soi-disant avancés de la planète. Que seule une Fédération européenne pouvait nous libérer de cette politique de Playmobil. Plus le gouvernement s’enfonçait dans BHV, plus le ridicule s’emparait de lui. La N-VA commit l’erreur aussi de croire que ses électeurs s’intéressaient encore au combat gigantesque d’une aile de son parti pour l’obtention d’un petit lion flamand sur le côté de la plaque d’immatriculation. Un simple sourire ironique de Carolina et l’éclat de rire du plateau de télévision firent perdre un nombre incalculable de soutiens à ces miniaturistes.

Nul n’osait attaquer bassement une figure comme Carolina, et ceux qui pouvaient l’attaquer avec des armes nobles s’avéraient extrêmement peu nombreux. Le seul argument qu’on lui opposait à raison était celui de son inexpérience politique et de l’inexpérience des membres de TOUS. À quoi elle acquiesçait de bonne grâce, assurant que pour les élections européennes et nationales qui approchaient déjà, au printemps 2014, elle ne présenterait aucun programme qui ne serait en collaboration avec les partis expérimentés. Cette absence de mépris pour les partis institutionnels lui gagna encore des voix. Sa popularité considérable empêcha aussi les partis de refuser leur collaboration de principe avec TOUS.

Ces augures optimaux faisaient caracoler TOUS dans les sondages et attiraient de toutes parts militants, candidats, membres en tout genre, parrains, mécènes, cercles, détachements, comités… Voyant même comme le problème Belgique fondrait comme neige au soleil au sein d’une véritable Fédération européenne, les indépendantistes flamands qui ne fussent pas d’extrême droite tendaient à préférer cette option d’avenir aux petits combats locaux. Les nationalismes d’État étant condamnés à tomber d’eux-mêmes au sein d’une Fédération européenne, les identités régionales en seraient tout d’un coup libérées. Il semblait que Carolina transformait en solutions tous les problèmes qu’elle touchait.

Quelques amis (et j’en faisais un peu partie) savaient pourtant, dès avant les élections de 2014, que son état de santé s’aggravait. La greffe d’un rein, discrètement réopérée déjà, semblait la condamner. On n’en disait rien, à sa demande expresse.

Elle fit, rappelons-le, plus d’un million sept-cent mille voix de préférence. Tandis que Bart De Wever payait sa politique trop provinciale d’une chute terrible à 500 mille voix à peine. Plus importants à mes yeux étaient les quatre sièges européens que TOUS avait remportés (et qui me firent regretter un peu d’avoir refusé dès le départ de m’engager réellement dans le parti).

Ce n’est néanmoins pas à cause de ses difficultés de santé que Carolina refusa le poste de Premier ministre et le céda à son partenaire de majorité, le socialiste flamand John Crombez. Elle avait en effet convenu dès le départ que l’inexpérience de son parti ne l’empêcherait pas d’accéder au gouvernement mais imposait, pour la première législature au moins, une collaboration positive avec des partis institutionnels.

Je passe ici sur l’épisode bouleversant de ses derniers jours. Je préparais un livre sur elle et nous nous voyions pour cela presque une fois par mois. Notre dernière rencontre fut à la terrasse du Bar du matin, place Albert, à Bruxelles. Elle était d’une pâleur terrifiante et je crus qu’elle s’endormait. Elle ne s’endormait pas, mais une douleur écrasante la plongeait de temps en temps dans un état de quasi léthargie. Et sur son visage alors je crus voir, vraiment, toute la douleur du monde. Toute la douleur du monde portée en silence par une personne, là, devant moi, et qui se taisait et devenait plus pâle que la mort et qui ne répondait plus, qui ne bronchait pas quand je lui prenais la main, quand je lui secouais le bras, doucement, en l’appelant. Elle rouvrit les yeux. Mais deux semaines plus tard, elle les ferma pour toujours.

Sa mort, ses funérailles, tout le monde les a encore dans les yeux, dans le cœur. L’élan d’émotion qu’elle suscita dans toute l’Europe prouve le rôle immense qu’elle a joué, l’onde de choc de sa fulgurante trajectoire, si tôt foudroyée, n’est pas prête de se dissiper. L’Europe eut des « pères », dans les années 1950. Elle perdit sa mère en 2014.

Souvent je pense, comme un hommage à Carolina, à tout ce qu’elle nous a permis d’éviter, à tout ce qui se serait sans doute passé si l’émergence de TOUS n’avait pas complètement bougé les lignes. Une Belgique fatalement minable aux mains de la N-VA (car il ne faut pas se leurrer : sans TOUS, la N-VA aurait assurément remporté les élections et gouvernerait, en dépit de toutes les déclarations, avec la droite francophone) ; une Europe enlisée, paralysée par la peur d’assumer son rôle dans le monde, aux mains des fanatiques du recul et du retour aux haines particulières, UKIP et FN en tête. Spirale de repli, d’aveuglement et, fatalement, d’autodestruction.

Le don de soi de Carolina Gracq n’aura pas été vain. Nous l’avons échappé belle.

 

 

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