Alors que les pays de l’ex-Yougoslavie s’enlisent dans une crise économique, politique ou encore identitaire, la tentation est grande, pour leurs habitants, de se réfugier dans le passé yougoslave. Ce phénomène touche aussi les jeunes, bien qu’ils n’aient jamais connu la grande époque de Tito. Bercés par les récits de leurs parents, certains regrettent une période idéalisée d’avant-guerre où leur pays était uni et fort, où l’on avait un emploi, où l’on mangeait à sa faim. On les appelle les « Yougonostalgiques ».

Texte de Marie Hamoneau

Illustrations de Laurie Doyen

Rubrique: D’ailleurs

RetrouvezCetArticle4

Making Of

Été 2008, des vacances en famille me conduisent en Bosnie. À peine arrivée dans Sarajevo, alors que la voiture emprunte la tristement célèbre Sniper Alley pour se rendre jusqu’au centre, je le sais : ce voyage sera décisif. Des émotions intenses et contradictoires me submergent. J’observe les bâtiments de la ville, portant encore des traces d’impacts de roquettes, et à leur pied, sous des parasols, des tables, des terrasses bondées où les gens rient, où les gens vivent. J’ai 17 ans et je n’ai jamais rien vu d’aussi fort. Moi qui suis trop jeune pour avoir compris les guerres des années 90, je développe alors une obsession pour les Balkans qui ne m’a pas lâchée depuis.

C’est assez naturellement que je choisis, dans le cadre de mes études, de faire un mémoire sur la jeunesse d’aujourd’hui en ex-Yougoslavie. Je sillonne, avec pour seuls compagnons mon sac à dos et un carnet, en juin et à l’automne 2013, la Serbie, la Bosnie et le Kosovo, où je manque de justesse de rester coincée à la frontière. J’y rencontre des jeunes aussi sympathiques et drôles que déprimés et inquiets pour leur avenir. Ils m’ouvrent les portes de leurs maisons familiales ou de leurs petits appartements délabrés en ville, ils se confient, me présentent leurs amis, et me font boire trop de café traditionnel. Il est facile de leur parler, ils semblent heureux que l’on s’intéresse enfin à eux, et pas seulement à la guerre. Ces jeunes se sentent profondément délaissés et incompris par le reste de l’Europe.

Au fil des conversations, je découvre qu’une bonne partie d’entre eux, surtout en Serbie, sont nostalgiques de la Yougoslavie. Si je sais qu’en Russie il existe de nombreuses personnes qui regrettent l’URSS, tout comme en Allemagne où certains sont « ostalgiques », c’est la première fois que je vois tant de jeunes être nostalgiques de quelque chose qu’ils n’ont jamais connu. Si cela m’interpelle, je comprends bien leur sentiment. Il suffit de passer trois heures avec un jeune des Balkans, à l’entendre parler de son quotidien, pour voir à quel point sa vie est compliquée et les perspectives d’avenir peu réjouissantes. Se réfugier dans un passé fantasmé plutôt qu’affronter le présent maussade.

Moi-même je me prends des fois à regretter la Yougoslavie de la grande époque. Comment un pays a-t-il pu se déchirer aussi tragiquement ? On a beau avoir lu des milliers de pages de livres universitaires sur le sujet, on ressent toujours la même incompréhension face aux conflits passés. Et cette interrogation : pourquoi ne parle-t-on presque plus de cette région, pourtant si proche ? Alors que le repli identitaire frappe nos pays d’Europe, je pense sincèrement qu’il y a énormément à apprendre du passé et du présent de l’(ex) Yougoslavie.

 

 

Commentaires

commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Nous utilisons Google Analytics

Veuillez confirmer, si vous acceptez le suivi par Google Analytics. Vous pouvez également refuser le suivi, de sorte que vous pouvez continuer à visiter notre site Web sans aucune donnée envoyée à Google Analytics.